Hervé DELABARRE : Les Hautes-Salles, éditions clarisse, 2012, 10 €.

Encore un livre fascinant d’Hervé Delabarre. À propos d’un précédent, Effrange le noir (Librairie-Galerie Racine, 2010), nous nous plaisions à débusquer « un Éros mêlant sa sourde menace à un irrésistible attrait ». De même ici, le prière d’insérer relève à bon droit une « violence persillée de tendresse », quand le poème s’essaye Détournement de mineure/ À moins que vous ne préfériez les charmes de l’inversion/ Ou les scandales de l’oxymore.

Deux parties dans ce livre où se subit une sorte de déniaisement poétique ; deux troublantes séquences d’un film onirique, entre Bergman et Buñuel, oserait-on dire :

– en premier, Elle joue à naître, quand le virginal devient proie, quand la jeune fille porte le danger au bord d’un cil, meurt peut-être, sourdement, À coups comptés, renaît (Passée la communion) où elle s’oublie, oubliée, inoubliable, où l’improbable du crime nourrit la hantise, tout comme l’incertitude des « délits » fermait le livre Effrange le noir ;

– en second temps, Les Hautes-Salles, poésie où le « vers » souvent s’allonge, la « strophe » se densifie, pour atterrir en la prose de la conclusion, « Retour à l’origine » : ici, l’épanchement de mémoire est celui d’un enfant masculin, rêve en dérive (Les vieux fantômes des dieux défunts/ Qu’une main d’enfant tient en laisse). La toile de fond : le Saint-Malo de la guerre et de sa destruction. Le fantasme y vient toujours en surimpression des lieux ruinés, cette rue des Hautes-Salles :

Au centre de la pièce
Dans un décor dont il ne reste rien
Rien qu’une vibration blanche
La femme est là
À demi nue assise
[…]

Par quels détours
De par la nuit des temps
À quel étage
Par quel couloir
A-t-on mené l’enfant
Pour l’arrêter devant elle

De retour, bien des années après, dans l’hôtel reconstruit et désert, l’homme ainsi devenu s’arrête devant une porte : nimbée du plaisir qu’elle retient, la femme est là (a-t-elle seulement jamais quitté ce lieu), prête à lui enseigner le fin mot de l’énigme : Il hésite encore à franchir le seuil et espère seulement que c’est bien ainsi que sera sa mort.

Tout au long du livre, d’admirables variations sur les vertiges du temps et du désir.

©Paul Farellier

Note de lecture in Les Hommes sans Épaules, n° 35, 1er semestre 2013.

Jean-Louis BERNARD : Côté ubac, Éd. du Petit Pavé, 2012, 10 €.

Cheminant de l’un à l’autre des regards en taille douce que fait défiler ce livre, étapes éphémères d’un imperceptible déplacement, on pourrait retirer d’abord l’impression d’errer sans but dans un monde d’abstractions (Temple de l’insu / de l’inconnaissable) dont le poète se serait fait le scribe désabusé. Mais voilà qu’on découvre, fort heureusement, qu’il n’en est rien, quand surgit, au cœur du livre, ce cri de révolte :

Maintenant il est temps d’emporter
les larmes des feuilles
dans une malle de novembre

en ce jour non inscrit
j’en appelle
aux filles désancrées qui nous servaient de phares

Un intense congé est ainsi donné par le poète à son propre verbe : saisi du vertige solaire de sa méditation, comme elle s’était, dans ses incessants replis, déroulée jusque-là, le poème se réfugie côté ubac, en un lieu qui puisse être propice à la face princière des ténèbres. Peu à peu se révèle, dans une sorte d’obstination très émouvante, le sens profond d’une recherche qui nous prend à témoin et, à vrai dire, nous concerne essentiellement. Ici, de très fortes paroles sont entendues :

Savoir
l’inachevé du monde

[…]
le cours des choses illisibles
[…]
[avoir] l’innommé pour cible
[…]
Il brûle entre les mots
le livre se rétracte

Au terme du livre, surgit le questionnement ultime :

comment nommer
la majuscule du vide

[…]
quel est le vrai nom du monde
et surtout
où est la source

Un livre très convaincant, parfaitement intégré à l’éthique de son auteur, telle qu’elle s’exprime dans le prière d’insérer.

©Paul Farellier

Note de lecture in Les Hommes sans Épaules, n° 35, 1er semestre 2013.

Gabrielle ALTHEN : Vie saxifrage, Al Manar, éd. Alain Gorius, 2012 – 15€.

À l’image de l’obstinée saxifrage dont les racines peuvent, d’un élan vital, effriter la roche, et par le symbole expressément revivifié de Sisyphe, les brefs poèmes de ce livre (vers et proses mêlés) parient pour la vie : ils prennent subtilement parti contre ce qui la traverse et voudrait la perdre ou la nier.

Au départ, rien ne dissimule le déséquilibre des forces en présence : en face, il y a un enfer à réparer, les crevasses du temps qu’on devrait aider la rosée à visiter ; et quoi donc pour vaincre si ce n’est la pointe d’ombre qu’on appelle nous, tête d’épingle, pivot d’abîmes ? Heureusement, le poème trouve l’allié véritable : le vent, le très bon vent, étale la nappe du vivant. Dans ce flux, cette gaze de l’air sur le lieu délicieux, qui peut transporter jusqu’au « Pays musicien », la vie ne peut qu’être goûtée : la neige sent bon le mimosa, ou encore : la liberté s’amuse sans gestes autour de toi.

Un affrontement est permanent, et avec lui les défaites successives, non seulement parce que la terre est lieu de saccage (Bleu de trop d’une piscine jouxtant le beau rivage ! / Trou vacancier empli de détritus ! […] Pour n’être pas importunés, ils ont dallé la mer), mais aussi parce que l’ennui et l’accablement parviennent à s’insinuer, nous dévisagent, nous soumettent aux agrégats du temps. Mais la lutte est celle d’un poète, et il n’est pas surprenant qu’à travers l’incertain et le maléfice, ce soient les mots qui combattent :

Trois mots qui pleurent dans le silence
Puis deux mots qui vous regardent :
De toute façon vous bougez trop !
Pour moi j’attends un autre mot
Où reposer le monde
Et commencer mon âme

Mais rien ne commence et rien ne se finit
Et des mots nous regardent
Et nous avons raison
D’attirer leur pitié
Bien que le diable la dérobe

On retrouve avec joie, dans ce livre, le ton si personnel de cette parole libre et forte qui caractérise tant d’ouvrages du poète. Avec d’étonnantes images, jamais données pour le spectaculaire, et ce sentiment d’un flux héraclitéen et d’une mêlée de contraires, à la fois cosmique et intérieure – on se souvient et on projette, on abandonne et on désire. À la fin du livre, À l’heure où tout devient regard, un consentement se fait jour jusqu’aux clartés vivables des lointains. La vie se déploie en « chair exacte » : C’est en ce point de la matière humaine que commence le ciel.

©Paul Farellier

Note de lecture in Les Hommes sans Épaules, n° 35, 1er semestre 2013.

FRESQUE AVEC ANGE, Pierre-Alain Tâche, La Dogana, 2012.

Entièrement tourné vers les ciels d’Italie – une Italie mentale, et surtout picturale, tout autant que charnelle –, ce livre illustre l’une des plus résilientes énigmes de la « chose » poétique : depuis l’Ut pictura poesis d’Horace, ici sobrement relayé dans les vers de Montale placés en exergue, quel poème n’a-t-il pas dû, un jour, hésiter, voire transiger, entre ces deux partis extrêmes devant le monde : le « représenter » ou le « changer » ? Pierre-Alain Tâche préférerait, lui, l’« habiter » : il nous immerge, avec ces pages, dans un paysage d’art, celui de peintres italiens du Quattrocento (ou du siècle précédent, pour l’un d’entre eux), et non pas, d’ailleurs, dans les tableaux eux-mêmes, mais dans la dimension plus proprement poétique qu’ils atteignent une fois transposés et en quelque sorte « retraités » dans la mémoire du poète et de son lecteur. Ils composent alors une nature seconde dans laquelle nous pouvons nous mouvoir par la pensée tout aussi aisément que nous le faisons quand le poème induit la présence même du monde – et plus précisément de l’Italie, œuvre d’art à elle seule – en tel de ses « lieux » bien réels ; or, notre auteur, nous ne saurions l’ignorer, sait tout spécialement en dresser des « états », et ici, nous nous laissons entraîner vers un village de Toscane, ou dans l’île sicilienne d’Ortygie, ou encore sur le lac alpin d’Orta.

Ce n’est pas, au demeurant, que le poète soit dispensé d’effort s’il veut passer de la « nature seconde » de l’art à l’immédiateté d’un pays. Il en témoigne en Toscane :

Le premier jour, tout (vigne, olivier,
chêne vert et cyprès) s’est retrouvé
figé, peut-être même prisonnier
d’une fresque, où je m’égare volontiers,
flanqué d’une suite arrogante d’images.

Mais, dès ce passage réussi, l’instant saisi, le lieu visité, si modeste soit-il (la cuisine/ où chuintait le bois vert), promeuvent à leur tour au plus haut des émotions artistes :

L’ici n’avait plus le pouvoir
de congédier l’ailleurs
– et l’inverse était vrai pourtant !
Un temps d’immense sablier
coulait sur les choses mortelles.

Au terme de ce recueil, qui regroupe différentes époques et, à travers la fluidité du voyage, toute une glane de sensations prises au plus aigu du regard, leur donnant à la fois forme et sens, le poète se livre à une sorte d’« examen de conscience », semblant se reprocher, par exemple, une vision d’art muée en refuge ou voilement de la face sombre de la condition humaine :

J’ai cherché la source de lumière
[…]
dans les calices des coupoles d’or
ou sur le caparaçon des chevaux.

Le soleil nettoyait les villes.
Je n’ai pas su, je n’ai pas voulu voir
les montagnes de détritus.
Je regardais ce qui m’élèverait.

Il accroche un soupçon d’illusoire à l’interpénétration de l’art et de la vie :

J’étais dans l’illusion des noces.

Le paysage était souvent
le double vivant d’un tableau.
La ville devenait son musée
dès l’instant où je la quittais.

Avec la même intime lucidité que dans l’épilogue du Dernier état des lieux (éditions Empreintes, 2011), le poète en arrive à se suggérer qu’il n’a pas écrit la poésie qu’il voulait écrire :

Je fus comme un enfant,
face aux excès de la beauté :
excessif à mon tour.
Rien n’a été réduit à l’essentiel
[…]

Me reste, me sera resté
la sensation sournoise de l’inachevé.

C’est là le « ressenti » de tout vrai créateur – à nos yeux, un signe supplémentaire d’authenticité, et comme un charme de plus à reconnaître à ce livre particulièrement attachant.

©Paul Farellier

Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 2013, 1.

PORTES DE L’ANONYMAT, Pierrick de Chermont, Éditions de Corlevour, 2012.

Dans l’œuvre en devenir de Pierrick de Chermont, l’étape des Portes de l’Anonymat révèle, par-delà les motivations subjectives d’un poète, des enjeux de longue visée. Le livre J’appartiens au dehors (Librairie-Galerie Racine, 2008) – qui fut, en 2009, l’un des deux finalistes du Prix du Poème en Prose Louis Guillaume – atteignait déjà à une authentique confrontation au réel. Ce qui est réel ici, c’est l’existence d’un dehors, d’un extérieur, mais si proche, si disponible, tellement à portée des sens et, croirait-on, du sens, qu’il lance paradoxalement une invitation permanente à s’y tenir, à s’en faire un intérieur. Portes de l’Anonymat renouvelle et approfondit cette approche d’un point de contact entre le monde intérieur et le monde extérieur. L’auteur, au cours d’entretiens, s’est expliqué sur la « double pression » à laquelle, selon lui, ferait face sa génération : d’un côté, le poids de « quelques figures emblématiques du vingtième siècle », tellement sacralisées par l’admiration, qu’elles occupent un espace considérable dans le monde intérieur du poète, jusqu’à y créer une sorte d’assourdissement et de dépossession de soi ; et, de l’autre, la vie qu’il mène, source permanente d’impressions, d’émotions, de réflexions, si émiettées, si disparates qu’elles pourraient décourager toute quête de sens. D’où ce besoin urgent d’un point de fusion de ces deux univers, rendant possible l’écoute simple, voire humble, d’une source fraîche et accessible qui redonnerait vie et sens à nos jours.

Ce que le poète ne saurait dire lui-même, il nous revient d’en faire état à partir de l’espace ouvert par ce livre, et où se joue, dans l’éblouissement, la condition même du poète. En réalité, cette poésie entraîne bien au-delà de toute intention déclarée, et c’est là d’ailleurs l’un des signes de son authenticité. Il est vrai qu’elle prolonge et magnifie la parole du livre J’appartiens au dehors. Mais comment ne pas voir aussi que, en toute indépendance, ce nouvel ouvrage s’est très justement désamarré pour une navigation libre ? La pensée y est libre, la forme, libre aussi, car le verset dont le poète s’est rendu maître, même confronté à d’illustres modèles comme Segalen ou Claudel, fait entendre sa voix bien personnelle et nulle autre :

D’OÙ VIENT CETTE POSSIBILITÉ DU REGARD, cette surprise de vivre, plus profonde que la plus farouche des émotions ?
Bientôt la nuit. Ah, si je parvenais à me tenir ici, malgré la fermeture de l’heure, à éprouver
La vie sobre et variée, je reprendrais le chemin alerte et souple comme une algue dans le jeu des courants,
Me rirais des faiblesses et des manques. Il est si difficile de se croire en vie,
De se découvrir fils et frère d’un grain de souffle, d’une feuille au vent sur les quais d’un port,
De s’ouvrir par le regard, malgré son mélange d’attente et de déception prémonitoire.
L’exercice ne suffit pas, mais il mobilise la force, brûle des provisions qui nous furent confiées.
Sauf que le regard ne reconnaît pas l’homme ; rien de sa robe d’humus ne le distingue de la terre.
Reste sa voix qui hante les forêts et les champs,
Qui traverse la solitude et se découvre dans le cœur de l’autre, comme du miel sur la pierre des montagnes.
[…]

Rares sont les livres capables d’éveiller autant d’échos ; même en faisant la part de la subjectivité propre à toute lecture, il doit bien y avoir là quelque chose dont la réussite de l’auteur est seule responsable.

©Paul Farellier

Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 2013, 2.

DANS L’INCENDIE DU TEMPS, Sylvestre Clancier, Éditions de l’Amandier, 2013

On entre dans ce livre par une page de magie, calquée dirait-on sur ce moment d’émotion où s’accordent les instruments dans la fosse d’orchestre. C’est précisément de la justesse de ton que se soucie l’auteur dans ce texte inaugural : une féconde rêverie de fin de nuit, environnée de la couleur bleue du mystère, poursuit tout d’abord et démultiplie l’image toujours si prégnante du poète démiurge ou prophète qui nous transfigure dans l’incendie du temps. Pourtant, la tension des cordes sur le chevalet sera réglée, non pas sur telle « musique des sphères », mais à l’opposé, à un humain diapason de réalité, de proximité :

[…] le poète que chacun parmi nous pourra découvrir en soi-même, porteur d’une humanité vraie, faite d’espoir et de crainte, d’élans, de peines et de passions, celui qui, tant qu’il le peut, tient encore les mancherons de la vie et s’avance solitaire dans les labours de fond de notre condition plutôt désespérée.

Et de fait, au fil des trois parties de cet ouvrage (Dans l’incendie du temps, Artisan de toi-même, Poussière de soleil), c’est un proche que nous suivons dans sa mémoire qui est aussi la nôtre, dans la « condition » que nous partageons, et même au cœur de nos ultimes questions « sans réponse ». Le principal interlocuteur, oserait-on dire, demeure le temps, auquel se mesure Sylvestre Clancier ; il prend ainsi rang dans l’innombrable lignée dont fait aussi partie un poète comme Lionel Ray, qui a défié « le Maître Temps », et dont, en l’adoptant, il cite, tirée de Syllabes de sable, l’expression : « dans l’incendie du temps ».

Te voici dans le temps
qui te brûle
après le matin de l’enfance
à nul autre pareil

[…]

Mais le souffle du temps t’égare
te voici habité
par un feu surprenant
qui a longtemps mûri
dans l’attente de la vie.

L’œuvre de mûrissement du temps décantera même le rapport père/fils qui affleure dans un délicat et sensible poème (page 41), permettant au poète « Sylvestre » d’assumer, non plus la charge, mais l’émergence en propre de son nom :

te voici plus près de toi-même
une personne moins abstraite
qui accepte l’écriture des jours

celle que tu signeras
de ton nom.

Ce travail du temps l’emporte d’ailleurs, inexorable, sur l’effort, dit pourtant « souverain », de la mémoire qui savait se bâtir « un lieu »

où rien ne changerait
ni la lumière du jour, ni les visages aimés
ni les paroles échangées dans l’enfance

alors qu’on ne peut plus rien voir sinon

la lumière s’altérer
les visages passer comme fleurs en été
les promesses et leurs mots se laisser dissiper

À l’avant-dernière page, entre mémoire et temps, le poète se déclare même « pris entre deux feux ». Dans les tons crépusculaires où s’achève le livre, les deux derniers vers désignent ce qui aura été recours suprême et inattaquable :

La couleur de ta nuit
demeure la poésie.

Une parole qui sait rester émouvante dans la simplicité du vocabulaire et de l’expression, une manière assez inhabituelle de rendre à tous partageable ce que l’on révèle de plus personnel.

©Paul Farellier

Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 2013, 2.

Richard ROGNET : Élégies pour le temps de vivre, Gallimard, 2012, 13,90 €.

De tous les livres de Richard Rognet, nous parvient, sous l’émotion, une voix toute personnelle, dans le registre de l’âpre et du voilé, quelque chose comme un rayon dans l’obscur, que renvoient les facettes d’une âme illuminée. L’unité de cette œuvre tient à la fois à l’élan du vivre et au désir de se surmonter pour un inaccessible. D’un ouvrage à l’autre, l’écriture change, l’ascèse produit des couleurs nouvelles sans briser jamais la continuité du parcours. Le poète a médité successivement le lien d’abîme entre vie et mort (Le Transi et Je suis cet homme), le détachement des amours (Recours à l’abandon) ; il s’est livré à l’imprécation ironique, même à la dérision (L’Ouvreuse du Parnasse, Seigneur vocabulaire, Belles, en moi, belle) ; il a laissé enfin cheminer, sous un apaisement de pure apparence, la passion d’une mémoire totalisante (Dérive du voyageur, Le visiteur délivré, Le promeneur et ses ombres et Un peu d’ombre sera la réponse).

C’est ce dernier territoire que viennent habiter les poèmes si justement intitulés Élégies pour le temps de vivre ; et c’en est bien le climat qu’ils prolongent autour d’un lecteur dont toute la sensibilité se trouve soudain mise en éveil.

Paradoxe de ce livre : inspiratrice pourtant – provocatrice essentielle de ces poèmes –, si envahissante est ressentie la mémoire, qu’il faut, dès l’invocation liminaire (Ne reviens pas, les retours nuisent au temps/ de vivre), conjurer le personnage mystérieux qu’elle enfante (celui qui résiste en moi,/ sous les pierres ensevelies sous/ d’autres pierres) ; par un nouvel usage de la parole (défaire/ chaque mot et se noyer en lui), il faut désapprendre/ qui je suis […] errer jusqu’à l’entrée/ d’une maison où je n’attends personne. Car la mémoire est sans pitié :

Quoi donc, avec le temps,
s’est mis entre nos corps ? Quelle
pauvreté du cœur ? Quel immense
chagrin du fond de la mémoire ?

Sans pitié aussi, la confrontation avec toutes les amours qui ne/ seront jamais que des traces de fleurs ; et ce questionnement :

Et moi, si près de toi, qui suis-je ?
qui m’obsède ? Ce qui reste de l’homme
après qu’il s’est enfui ?

Sans que la coupure soit tout à fait nette ni soudaine, elle se produit vers le milieu du livre, à la faveur d’ailleurs du retour progressif d’une « forme fixe », bien sûr relativement permissive (que l’auteur avait utilisée déjà dans Je suis cet homme), la coupe du sonnet, qui domine entièrement la seconde moitié des pages. Ce versant du livre est celui d’une paix, certes par moments cruellement rompue (cette photo retrouvée par hasard, entre deux magazines, au grenier), mais reconquise de patience obstinée :

Le long de la rivière, dans le soir apaisé, tu
remontes vers la forêt où t’attend la clairière
toujours éveillée, la clairière aux ombres,
ancestrales, celles que tu portes en toi, mais

qui, en même temps, perdure là-haut, avec des
douceurs de mousses chatoyantes, de pierres franches,
de plumes perdues par les oiseaux, d’insectes
mêlés aux poussières du temps, […]

Un homme est là, parent d’un monde proche qui peut lui rendre l’innocence du souffle et le calme du sang, lui faire entendre la leçon d’humanité immédiate des oiseaux complices de la lumière, celle des arbres et des plantes (Chers crocus, tendres flammes…), pour le réconcilier avec lui-même dans son propre langage. Et ce n’est pas la moindre réussite de ce livre, profondément troublant et fascinant, que d’avoir su, avec tant de bonheur et de simplicité, dans une langue pure, affranchie des tiraillements idéologiques du moment, parcourir ce chemin de la vérité en soi-même.

Un bel équilibre : intelligibilité totale et mystère préservé. À notre avis, un sommet de poésie. À lire d’urgence.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 34, 2nd semestre 2012.

Janine MODLINGER : Une lumière à peine, Éditions de l’Atlantique, 2012, 19 €.

Nos lecteurs connaissent Janine Modlinger, à qui des pages des HSE ont déjà été consacrées (dans les numéros 2, 19 et 28 de l’actuelle série). Nous avions souligné la haute qualité de ses écrits (ceux, notamment, publiés dans deux livres de poésie : Veille, paru à L’Harmattan en 1998, puis De feu vivant, chez Éclats d’encre, en 2008). Nous avions aussi appelé l’attention sur les proses extraites de « Carnets » rédigés au long des années, textes qui nous frappaient par leur solidité d’émotion et de pensée et, le plus souvent, par leur singulière beauté. Aujourd’hui, les Éditions de l’Atlantique, dirigées par Silvaine Arabo, publient l’intégralité de ces Carnets sous le beau titre Une lumière à peine, avec une remarquable préface de Gérard Bocholier.

Avec ce livre, et comme toujours à l’écoute d’une sensibilité juste et généreuse, on renaît à soi-même dans la parole d’autrui, et tout étonné de la retrouvaille. Le « Je », à tout moment exposé par l’auteur, ne nous exclut nullement : il reste partout en fusion totale avec la lumière du monde, si bien que l’aventure de ce « Je » devient aussitôt la nôtre. Aucun mot n’est d’ailleurs vainement sollicité : dans les mots, Janine Modlinger, à travers un très petit nombre de thèmes essentiels, trouve la grâce d’une présence au monde.

Et peut-être est-ce là un point central : au monde est offert un assentiment total, un consentement confiant à la terre humaine, par quoi seront surmontés le deuil et la douleur. L’acte d’écrire se fait adoration, accueil du monde, passion de vivre. À chaque instant, étonnement et célébration devant la merveille, le miracle d’exister. Être là : ces deux mots reviennent avec fidélité :

Être là, veiller : simplement. Haute tâche. Faire recueil à la beauté, sous tous ces visages, y compris ceux de la plainte ou de la douleur.

Chez notre poète, c’est à la lumière que revient le pouvoir d’opérer cette sorte d’assomption de la douleur dans la beauté :

Il y a une bonté de la lumière au moment où elle consent, vers la fin du jour, à ne plus donner le plein feu de son éclat. Elle se retire alors, elle se défait de sa puissance. Ce qui s’élève maintenant, de la vallée jusqu’aux sommets, c’est la douceur elle-même, celle que les humains appellent. Car la lumière se met à genoux. Un voile de mansuétude et de tendresse recouvre le monde, atténue ses rugosités, dans la douceur de ces roses, de ces pastels, de ces jaunes d’or bientôt.

Cette lumière est immédiatement ressentie comme créatrice d’un lien au monde, lien par lequel le poète à la fois reçoit le don et est offert lui-même au monde. Le poète sait alors « recevoir le monde », se faire joie du simple « exister », du quotidien :

Ces jours où notre sensibilité est si aiguë que la moindre chose du visible lui fait signe, signe de la présence, signe du miracle du vivant à l’abrupt de la mort, signe de la beauté d’être là. Le regard se pose […] voici que tout nous alerte : petits bouts de fils, vieux crayons, bouteille d’encre, et tant d’autres choses anodines mais toutes imprégnées du tremblement de l’être.

Janine Modlinger, on le voit, chérit particulièrement les plus humbles présences : le « très peu », le « presque rien », d’humbles traces logeant le monde au cœur de ce qu’elle appelle « l’Intime ». Lieu, élu entre tous, de la veille permanente, de la présence au monde et à l’autre, d’une expérience immédiate de l’être, « l’Intime » est un pôle qui relie poétiquement à cet autre pôle qu’est, pour l’auteur, « l’Immense » :

Promenade dans la montagne vers ce lieu aimé où les torrents ruissellent dans le paysage en abondance, en éclats d’eau de toutes parts sur la roche. Progressivement, le moi devient parcelle de l’Immense.

Quitter ses rigidités, ses petitesses. Devenir matière souple, poreuse, matière en fusion jusqu’à entrer en union vive avec le monde et les autres. Ce serait chemin de vie.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 34, 2nd semestre 2012.

Pierre-Alain TÂCHE : Dernier état des lieux, Éd. Empreintes, 2011, 19,20 €.

Pierre-Alain Tâche entend refermer ici l’anneau d’un périple initié dès 1998 avec L’État des lieux et poursuivi en 2005 avec Nouvel État des lieux. Aucun de ces deux ouvrages précédents n’avait tenté de confirmer, dans l’ubiquité de l’errance, ce que l’expression « état des lieux » connote de stabilité sereine, exacte et « carrée » : au contraire, à travers le précaire, c’étaient la recherche du lieu, le souci de sa mémoire fluide plutôt que de son état, qui occupaient le poète ; et d’ailleurs, l’entreprise dépassait l’horizon de ses propres doutes, pourtant non dissimulés.

Avec ce nouveau titre, la parole, encore aérienne, enjouée, musicale, voire souriante de cette qualité d’humour dont le poète conserve le secret, poursuit bien le voyage, retrouve certes des étapes, mais elle bute sur un autre visage du lieu – impénétrable celui-là – et affronte la pensée d’un « insaisissable », dont le livre nous paraît traversé. Dès la première suite, « En amont de Gray », lente et délicieuse navigation sur la Saône, cette dualité s’impose. Le sourire, tout d’abord :

[…] j’appris à naviguer sans bruit
dans la profonde nasse de verdure,
où dort le fin mot d’un secret.

Et, depuis lors, juste au-delà
des mailles d’aubépine et de roseaux,
dans les cathédrales de sève,
où chants et vols ont convolé,
le congrès permanent des oiseaux
dicte le cours des jours.

L’impénétrable, aussitôt après :

Insensé suis-je, qui voudrait
la parole du monde offerte
[…]

La rive, alors, n’est qu’une bouche close ;
et si la lèvre m’a paru trembler sous le courant,
elle n’a pu libérer ce mot
qu’il me faudra trouver et prononcer pour elle
[…]

Ce qui ne peut être atteint, jamais, se révèle malgré tout dans la fuite de l’instant, au fil des incidentes de la mélancolie (ainsi d’un voyage roumain), mais toujours en passant/ (comme s’il fallait passer pour ne rien gâter ni flétrir), ou encore comme passent, à travers un orage maltais, les oiseaux d’une saisissante allégorie :

— mais ils passent, pourtant, comme explose
une pomme de pin dans l’incendie,
et puis s’abattent au hasard, à bout de vie,
au point où les rejoint la flèche qui les suit
.

La beauté rayonne, s’offrant à nous dans la paume des monts, surpassant la respiration des forêts, comme au premier matin du monde, quand est fasciné le poète au spectacle terrestre, et le lecteur aussi, par une écriture mariant les splendeurs de la figure et de la sonorité. Quelque chose de douloureux, cependant, infiltre le poème et la présence, comme est Belle-Île assombrie (dernière suite du recueil). Ici se rencontre le même :

Je vois bientôt que ce sentier se perd
où la mémoire avait laissé le même
.

S’agirait-il d’un ami, puisqu’il convoie ces habitudes du regard que sont les souvenirs ? Il n’en est rien : Le spectacle du même affadit. […] Un œil habitué ne suffit pas.// La beauté lève mal au sein du même. Le livre tombera, à son tour, comme fut avalé dans le gouffre ce chemin emprunté un autre été…

Un retour dans l’île est-il possible ? Peut-être le permettraient d’autres rumeurs… L’épilogue « assombrit » lui aussi le livre : Je n’ai pas vu venir l’aveuglement. […] j’avais des œillères de vent […] La cécité gangrènera la langue.// Aucun état ne sera plus dressé. Lucidité intime du créateur qui, à notre avis, ne reconnaît les voies désormais fermées que pour mieux inventer la vérité de nouvelles perspectives.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 34, 2nd semestre 2012.

Jean-Vincent VERDONNET : Furtive écoute, coll. Le Buisson ardent, éd. L’Arbre à paroles, Amay, Belgique, 2011, 5 €.

Sous l’offrande chuchotée de ce titre, nous recevons la grâce d’une parole parvenue à la vraie sérénité, comme à la vraie simplicité. Non pas dépouillement, qui sous-entendrait on ne sait quel effort pour un vers décharné : le poète ne s’est nullement imposé d’émacier le verbe ; la bonne ascèse a produit sveltesse et jeunesse pour les octosyllabes de ces cinquante-six poèmes à la brièveté rayonnante (cinquante-cinq tercets et un quatrain pour conclure).

Paradoxalement, le poème bref – petit maillon de la chaînette offerte – ne doit surtout pas inciter à une lecture trop rapide. Si ces quelques mots posés sur la page ne requièrent nul décryptage, le poète ne s’étant livré à aucun brouillage intellectuel, en revanche ils réclament l’amitié du lecteur, celui-ci venant à les chérir pour les faire siens dans un consentement profond. À vrai dire, cela se fait sans effort tant la suite des tercets recèle de séductions simples – et parfois même franchement rieuses :

Au fond du pré voici qu’un âne
se met à braire t’emplissant
d’une muette hilarité

ou encore :

Dans le brouillard l’aube inquiète
en tâtonnant cherche ses billes
Un geai s’invite à la partie

Le plus souvent, c’est un regard d’émerveillement tranquille qui est porté sur la vie environnante :

Un pont de pierre une fumée
le val est un bol de lumière
que le chant d’un coq a fêlé

et, dans l’âge, intérioriser ce regard ne lui ôte en rien l’acuité :

D’un pas craintif tâtant le sol
c’est dans tes yeux que maintenant
tu regardes la nuit tomber

Au total, une lecture qui, pour peu qu’elle soit attentive, donne ce sentiment, rare, d’avoir pu, un moment, fouler librement les pentes du « royaume ».

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 34, 2nd semestre 2012.