Frédéric TISON : Aphélie suivi de Noctifer, coll. Les Hommes sans Épaules, Librairie-Galerie Racine, 2018, 126 pages, 15 €.

Après Les Ailes basses (2010), Les Effigies (2013) et Le Dieu des portes (2016), la Librairie-Galerie Racine nous donne à lire un nouveau livre de Frédéric Tison ou, plus précisément, « deux livres en miroir » comme les présente leur auteur : Aphélie, suivi de Noctifer. Ainsi se développe, s’élargit, se magnifie une œuvre dont peut s’observer l’admirable continuité à chaque étape de son évolution.

Au seuil de ce nouvel ouvrage, l’auteur – ce que font rarement les poètes – s’explique, dans un liminaire d’une grande lucidité, sur la part intentionnelle de son livre et sur le sens profond de l’engagement poétique dont ces textes témoignent : laisser parler le lointain qu’il regarde en lui-même, explorer donc son « lointain intérieur » à l’instar d’un Michaux, mais d’une tout autre manière ; quand il regarde ici, c’est dans son propre regard. Et voilà ce que nous croyons être sa « découverte » capitale : son regard dans l’intime « n’est peut-être qu’un immense Regard partagé, éparpillé ». Le poète est allé suffisamment loin – en aphélie justement, c’est-à-dire à la distance où mûrit son retour vers le monde, « chargé de regards étonnés » – pour comprendre qu’il n’est pas à lui seul sa propre origine, mais la soif d’un plus vaste regard, et qu’à son tour, dans la cohorte du logos, peut-être s’abreuve-t-il aux reflets d’une éternelle fontaine Castalie.

D’où vient, alors naturellement, la forme dialoguée qui prévaut sur l’ensemble des deux livres. (« Je t’écris dans les larmes du monde – elles aussi semblent avoir à te dire. […] Comment m’as-tu retrouvé ? As-tu donc su toi aussi te pencher ? Nous sommes deux dans ce miroir. ») Il y a ce « Je » et ce « Tu » qui font route ensemble, s’interpellent, se confondent, se perdent et se retrouvent dans un anonymat qui n’a rien d’un innommé. Le poète, comme son poème, se voit originairement double, comme sont les demi-dieux. Le « Tu » auquel il s’adresse est autant lui-même qu’une tout autre « réalité » qu’on peut deviner : le mot, le poème, le nom, la chose, le monde, le livre, l’Ami (avec un grand A) qui, derechef, se démultiplie en nombre de manifestations, de tendresse humaine en parrainage d’esprit, d’« eau vive et nue » en puissance tutélaire, de périssable en absolu (« Si l’oiseau seul chante la nouvelle du ciel »).

Du « Je » au « Tu », si irrémédiablement éloignés soient-ils, le poème tisse un lien persévérant. Il parle à l’Autre, et c’est dans « une autre nuit » que le poète peut se dire « une ombre qui parle à la vie ». Ce lien, assurément, est celui du Désir. S’il est commun de le trouver à la base de l’œuvre d’art, on reconnaîtra sa singulière primauté dans la poésie de Frédéric Tison, et tout spécialement dans ce dernier ouvrage (détail qui fait sens, ce n’est pas pour rien que l’auteur signe ses livres de cette anagramme de son nom : « désir ton récif »). Le désir est ici responsable d’un Éros qui, se dérobant à toute sublimation, s’affirme en poème : « L’amour ! Non pas lui mais son corps, sa courtine et son port/ Mais le ventre brûlant de son large, mais/ Ses demeures et ses âges, ses heures, ses épaves… ». Dans un monde qui, en totalité se regarde en désir, le « corps », placé au centre, accède à la dignité de « corps vainqueur ».

Mais participe également d’Éros cette autre puissance dont s’irrigue le poème chez Tison : la mémoire, elle aussi omniprésente. Ainsi arrive-t-il que, dans la confrontation permanente qu’elle entretient avec les figures de notre passé et la familiarité qu’elle s’autorise avec les mythes ancestraux, ce soit parfois la mémoire d’un Maître que l’on entende ici, dans la dérive des « anciens vents », à la recherche sans espoir d’un éromène perdu : « – ‟Hylas, Hylas” hèlera-t-elle… » ; cela, même si le grand flot de mémoire de notre poète englobera bien au-delà, « ouvrira les œuvres vives et les œuvres mortes […] élèvera cénotaphes et tombeaux sur les terres aveugles […] conviera les saints et les anges qui devisent sur des terrasses d’or – les poètes qui chantent sous l’arbre de comètes mûres » ; à tel point que, fasciné de son pouvoir d’évocation, au sens propre de rappel des disparus, le poète se demande : « As-tu été le voyageur/ Ou le mort qui se souvient ? » Car, comme l’annonçait son liminaire, « Chacun de nous interroge sa nuit : mais cette nuit est-elle notre origine ou notre histoire ? »

Sur l’étoile du soir gravitent ainsi des questions de feu, car « Noctifer se lève dans l’heure où nous sommes les plus seuls ». On voit que le poète, qui s’est mis lui-même, entier, dans la dualité de son livre, accentue encore, dans sa deuxième partie, l’effet de miroir de ses doubles visages. Noctifer peut en effet se lire comme un vis-à-vis de chair et d’âme, affrontement d’une chair de lumière et d’une âme d’ombre, avatar d’une lutte avec l’ange ; la puissance inspirante, penchée sur l’inspiré, lui souffle : « C’est moi toute l’étendue de ton parc et ce corps/ Que tu croyais défendu… » ; et l’inspiré de ratifier cette identification à lui-même qui le comble autant qu’elle le trouble : « Tu es tout entier dans la nuit qui te respire – Et dans mes mains glacées, un peu de cette lumière que tu as façonnée. » ; d’autant que l’étoile illumine aussi l’hymen terrestre : « Éclaire – puisses-tu même éclaircir – nos corps, nos deux visages dont les yeux te ressemblent ! » Le poète sait pourtant qu’il ne trouvera là aucune proximité existentielle, aucune aide pour déchiffrer le grand Livre : « Te lire ! Oh véritable-ment te lire, […] il me faudrait le plus haut, le plus lointain regard […] veiller un siècle en ta présence et me taire, immobile. »

Une limite serait-elle ainsi atteinte pour ce dialogue entre le poète et son Autre désiré, pour ce dialogue avec lui-même et en lui-même ? Un vide ne menace-t-il pas de se creuser comme il est dit qu’il résulte parfois des unions mystiques ? La surdité subite est-elle possible « si tu sais qu’alors personne ne t’entend, et qu’un dieu même est distrait ? » L’engagement poétique touche-t-il au péril des hauts-fonds quand « Les embruns viennent vers moi répandre l’amour dont je n’ai fait que parler » ? Non. La parole, une fois encore, se fait rassurante : « Il y a sur la mer un silence que tu traverses en oiseau qui s’est effrayé…/ L’horizon s’allège : c’est le monde entier qui danse et veut accompagner tes sillages d’argent doré. »

Congé pourtant sera donné, ultime adieu tranchant cette aventure, ce rêve de l’esprit, le poète renvoyé à « l’esquisse de [s]es bois », sommé d’ajouter « aux sèves les trois gouttes de [s]on sang ». D’une nouvelle aube, entrouverte comme « tombeau d’une autre lumière », le dialogue interrompu prolongera ses « traces humiliées », ce qu’il en reste : « nos voix qui augmentent,/ Nos voix qui se souviennent et révèlent/ Une somme d’oiseaux plus clairs. »

Nous avons souvent souligné l’excellence du français, à la fois fluide et somptueux, que sait orfévrer Frédéric Tison. De ce nouvel ouvrage, le lecteur appréciera encore la texture alliant à la vivacité de l’expression moderne les trésors de l’ancienne langue. De fait, il y aurait encore tant à dire de ce très beau livre, comme de ceux qui l’ont précédé, alors que le commentaire s’éprouve ici bien démuni en regard de l’œuvre qui l’occupe. Puisse-t-il au moins mener ces poèmes entre de nombreuses mains et qu’une vaste écoute leur soit offerte.

©Paul Farellier

(Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 45, 1er semestre 2018)

Lionel RAY : Souvenirs de la maison du temps, 100 pages, éd. Gallimard, 2017 – 14 €.

Sous ce titre dostoïevskien, Lionel Ray nous invite à partager son regard rétrospectif, à la fois faste et mélancolique, porté sur le temps de la vie. Et l’on devine qu’il le fait, cette fois, à partir d’un lieu qu’il a su atteindre – lieu en marge – par une prise de distance nouvelle. La confrontation au temps, cardinale chez Lionel Ray, n’est plus ici corps à corps sans merci avec le sphinx du quotidien ; le moment serait-il venu de tirer leçon du temps – dont le poète avait déjà noté dans Nuages, nuit (1983) : « Le temps est un savoir » – et de regarder, vers l’arrière, le visage de cette maison de vérité qu’il avait su, dès Pages d’ombre (2000), maçonner de sa propre parole ?

Avec les mots tu as construit
une maison mentale la maison du temps
masse de nuit qui pense à voix haute
et que traversent des regards jadis aimés.

Telle est cette « maison », comme elle fut habitée et que peuvent à nouveau visiter les « souvenirs ». La visite n’est d’ailleurs guidée que très librement, à travers cinq parties du livre que différencient leurs « registres », plutôt que leurs « thèmes », au sens musical de ces deux termes : Sous l’orchestre des astres – « Grand âge… » – La cour aux tilleuls – Le ciel bascule – La neige du temps.

Les poèmes de la suite Sous l’orchestre des astres donnent au plus haut point le sentiment d’avoir été écrits à partir de ce lieu distancié que nous venons d’évoquer et où nous sommes mis à l’écoute d’une mémoire située, sinon hors du temps, du moins dans la marge d’un temps expiré. Ce temps-là « nous avait oubliés » et le poète s’y retrouve « visiteur oublié d’une imaginaire nuit ». Dans le poème intitulé « Mémoire », le poète, « entre le
possible et l’impossible/ Cherchant une improbable clé
», ne peut retenir ce cri qui semble tomber d’un temps sorti du temps :

Je vous salue mes terres de l’au-delà des jours
Je vous salue d’entre les étoiles et des champs dévastés.

Et nous voici placés dans un entredeux, retranché d’une vie qui s’éloigne, mais anuité aux abords innommés d’une mort devinée :

Ici repose ma poussière future
Ici on marche au ralenti
J’y suis j’y suis déjà
Mon autre monde s’appelle « dormir »

Nuit donc et rien d’autre que « la maison du temps/ Le visage pur de l’absence/ Le silence de mémoire/ Un livre de papier blanc ». Et, comme « paraphe silencieux » que le poète finit par déchiffrer, il découvre ce qu’il reste à envisager : « le temps désassemblé ».

Tandis qu’une série de sept poèmes, « Grand âge… », placée sous l’invocation du Saint-John Perse des Chroniques, enchaîne le poème à « l’hiver lieu d’effroi lieu final », là où toute chose tombe sous « ce regard de bout du monde », là où « nous vivons de mots/ Oubliés et même l’ombre est absente », la séquence suivante, « La cour aux tilleuls » rassemble dix-neuf poèmes que l’on trahirait gravement à les ranger sous l’appellation réductrice de « souvenirs d’enfance ». Ils le sont en effet mais, à la fois, tellement plus et tout autre chose : l’immersion retrouvée dans le cours imprévu d’une vie qui « ne comptait ni les jours ni les années », qui connaissait « Des soifs sans limites des fêtes des chemins grands ouverts/ Et des dieux qui interrogent », tout ce qu’une heureuse mémoire peut, à partir de l’enfance, faire un très court instant scintiller, dans l’âme livrée désormais à « l’absence », de ce qui fut, en dépit de tout, « cette royauté furtive// Ces ravissements ».

Lionel Ray fait alors appel, pour une suite de cinq poèmes sous le titre Le ciel bascule, à son « double » nommé Laurent Barthélemy, ce poète-miroir qu’il s’est suscité depuis une dizaine d’années, à la fois, comme il l’a indiqué lui-même, pour lui rester intimement lié mais aussi pour se placer, par lui, à une nouvelle distance de sa propre mélancolie et pouvoir explorer le « savoir muet des choses », le « théâtre de l’anonyme ». Aussi l’apport de « L. B. » à ce nouveau livre le charge-t-il d’une étonnante richesse d’images mémorielles jaillies dans un automatisme partiellement revendiqué, en cinq poèmes néanmoins d’une facture parfaite, et d’un plaisir de lecture particulièrement vif.

Le livre s’achève avec les vingt poèmes de La neige du temps. Vingt poèmes partis à la recherche, chacun à sa manière, d’un incertain détroit pour sortir du temps et, en quelque sorte, remplacer le temps : serait-ce ce semblant de « résurrection », « Dans l’attente vaine d’un futur antérieur » ou « la germination/ Enfin d’un éternel sommeil » ? N’est-ce pas plutôt cette nouvelle « frontière » qu’il reste à explorer ?

Inventer une fin un nom de source
Et qui signifie plus qu’un lieu :
Une approche un passage un regard.

Mais le temps résiste, « se retourne », replace à nouveau le poète au cœur de l’enfance (« Une école l’encre et la craie le tableau sévère ») :

Ainsi parmi les choses périssables
Nous étions cœur à cœur face à l’infini
Le Temps était venu s’asseoir à notre table

Nous parlant à voix basse
Ai-je vraiment grandi ?

Façonnés que nous sommes par le temps, même si toujours en quête d’autre chose qui puisse nous éclairer, alors que nous restons « Incertains de nous-mêmes », nous nous trouvons finalement privés de l’issue recherchée. Ce livre fascinant, où triomphe la Mémoire, nous garde pour séjour ce lieu originel où se tressent des mots « Qui disent la splendeur des neiges/ et des étés d’antan ».

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 44, 2nd semestre 2017.

Jean-Pierre LEMAIRE : Le Pays derrière les larmes, poèmes choisis, préface de J.-M. Sourdillon, col. Poésie/ Gallimard, 2016.

C’est par cette anthologie, composée à partir des sept livres publiés chez Gallimard de 1982 à 2013, que Jean-Pierre Lemaire fait son entrée dans la collection Poésie. Loin de l’addition mécanique des éléments d’une œuvre, tout contribue à faire de cette remarquable publication un livre nouveau et distinct : le choix lui-même des poèmes, sans doute ; mais aussi ce parti pris subtil, que l’on devine, de briser parfois leur flux chronologique de publication (au profit peut-être de leur ordre d’écriture ?) par de discrètes inversions du courant (par exemple, au début, les allers et retours amont-aval puis aval-amont entre les trois recueils La Pierre à voix, Visitation et L’Exode et la nuée ; ou encore, vers la fin, la même oscillation entre Figure humaine, Faire place et L’Annonciade) ; enfin, allant dans le même sens d’unification et de continuité, la suppression des « barrières » qu’auraient pu dresser les titres des livres publiés, seuls subsistant leurs intertitres, souplement reliés.

Amené à relire ainsi une grande partie de cette œuvre (où l’on regrette pourtant de ne rien recueillir des Marges du jour ni de L’Intérieur du monde, parus chez d’autres éditeurs), on peut entendre à nouveau, telle que l’avait saluée, dès 1981, Philippe Jaccottet, cette « voix totalement dépourvue de vibrato, miraculeusement accordée au monde simple, proche et difficile dont elle parle et qu’elle essaie calmement, patiemment de rendre encore une fois un peu plus poreux à la lumière. » Voix de ce poème inaugural, intitulé « Préface », placé en tête de l’anthologie, de même qu’il faisait seuil pour La Pierre à voix :

Tu as désormais la page entière devant toi
et tu réentends derrière ton épaule
les sages voix qui t’ont appris à lire
tressées avec ta propre voix pour épeler la vie […]

Tu démêles dans ta voix le fil d’or, le fil d’argent, le fil d’azur
et la veine silencieuse de la Sagesse
comme la ligne pâle des anciens cahiers :
Quand tu chantes on doit les entendre tous

La lumière de sagesse à laquelle accède ici la poésie brille d’autant plus que nul brillant n’est recherché, le poème se déployant sans artifices, ne cédant jamais à la tentation de charmer ou de séduire, fermement ancré dans « la vraie vie », « le vrai monde, le monde ordinaire » (selon l’auteur lui-même, qui s’exprimait ainsi, en 2004, dans un entretien avec Olivier Gallet). Le poème est né d’avoir été vécu : le poète n’écrit que les mots qu’il a su vivre. Ainsi peut-il déchiffrer « l’autre message », le plus précieux :

Quand il a lu le dernier mot
il cherche encore au creux de l’enveloppe
autre chose, un signe impalpable
plus fin qu’une épingle, un souffle
qui serait parvenu clandestinement
ici, loin de la mer, comme des grains de sable
recueillis au fond d’un soulier obscur

Nef de cette « vraie vie », la foi du Christ – dont on dirait que chaque mot la respire – traverse l’œuvre de part en part avec une telle vérité humaine que l’agnostique ou l’athée la reçoit à l’égal du croyant ; on a effacé les piliers du dogme pour la transparence de vitrail d’une « figure humaine » et l’évidence du divin en l’homme. Et cela se vérifie jusqu’à ces poèmes faisant référence explicite aux Écritures et qui se refusent à la paraphrase ou à l’imagerie pieuse ; ils répondent simplement dans le champ poétique de notre réel humain et présent à un signe perçu dans le Livre. Ce faisant, ils opèrent sur le texte sacré, et non sans audace, comme l’a expliqué l’auteur dans Marcher dans la neige – Un parcours en poésie (Bayard, 2008), une sorte d’« incarnation » seconde que rendent possible une profonde attention à autrui et une empathie hors norme : avec Simon de Cyrène, on sent encore sur le dos le poids de la croix ; et, dans Grains du rosaire, le ventre maternel souffre et s’éternise :

CRUCIFIXION
Je suis vidée de lui comme à sa naissance […]
Je suis vidée de lui et je recueille tout
comme une bassine au pied de la croix
[…]

Une poésie certes née d’une expérience personnelle, mais qui s’alimente aux sources de nombreuses autres existences, Lemaire ayant reçu cette grâce de savoir lire les regards entretissés et de croiser son chemin le temps d’une ligne, le temps d’un mot, avec tel moment de lumière où la vie humble rencontre l’exceptionnel, où le « Je » croyant transcende l’expérience et assume poétiquement l’entier destin de l’humain.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 42, 2nd semestre 2016.

Mireille FARGIER-CARUSO : Un lent dépaysage, éd. Bruno Doucey, 2015 – 13,50 €.

Ce beau livre de Mireille Fargier-Caruso : non pas un défilé d’instants, mais leur convocation pour éprouver ce que, tout compte fait, aura été la vie et pour scander, à « relire l’oubli », le vrai tempo d’une mémoire. Le poème se mesure dès l’abord à sa propre ambition :

[…] se réconcilier avec soi-même
S’habiter
Apprendre à se passer de toit

Brûler avec les oiseaux

Il s’agit, pour briser l’enfermement de l’existence tardive, de se redonner sens et dignité de solitude. Une femme, dans un été de contemplation inlassable, avec le retour des images et des visages, part à la recherche d’« un autre été un autre feu » :

Quelques violettes entre les herbes hautes
Encore encore

Leur parfum
Ce qui ne s’oublie pas

Et ce qu’elle redécouvre dans l’insondable, c’est d’abord le deuil (« Brutalement/ Le corps séparé// Cette chose posée de tout son long ») ; cela, qui demeure par le travers de toute mémoire, drame infime et immense :

L’espace dans une tranchée
Quelques atomes engloutis par le temps

Indélébiles aussi, ces images à revivre, les ressentis charnels de l’enfance :

Garder les chèvres courir
Entre les murets de pierre sèche
[…]
Et la caresse brutale du mistral sur la peau

Tout un éveil de jeune enfant pour en venir aux brûlantes découvertes qui bouleversent l’adolescente :

[…] cette chaleur qui monte
De son ventre à ses joues

Cette impatience violente en elle
À crier

et qu’un autre jour affirmera, illuminé à la renverse :

Odeur d’herbe coupée le plaisir là venu
Dans le cliquetis des feuilles de peuplier
Un brin d’éternité

Au sommet du « naître et mourir », l’avènement, l’acmé d’« amour et sang mêlés » :

Pour que vive l’enfant
Le pousser hors d’elle-même
L’éloigner à jamais

Ainsi œuvrée par un temps sans pitié, la vie peut-elle essayer autre chose que d’« amadouer/ La solitude radicale » et écouter :

Le silence
Que font les morts
Quand on y pense

peut-elle longtemps distraire de la mort ? (« La mort si loin/ Elle n’y pensait pas »). Le peut-elle par la répétition « peau de chagrin » du quotidien (« Les emplois du temps avec application »), par « l’ordinaire », qui « empaille l’avenir » ; et ce, alors que le désir ne cesse de s’illimiter (« On voudrait tant étreindre le monde ») ?

Le poème aura vécu de supposer « un sens aux souvenirs », « une direction au temps » ; il n’aura fait que « remettre l’oubli à sa place » pour trouver, « entre les blancs », « un lent dépaysage ».

Une lecture envoûtante.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 42, 2nd semestre 2016.

Sylvestre CLANCIER : La Source et le Royaume, La rumeur libre, 2016 –16 €.

L’année même où elles publient, en un fort volume de 540 pages, le premier des trois tomes annoncés des Œuvres poétiques de Sylvestre Clancier, les éditions de la rumeur libre font paraître un nouvel ouvrage du poète, La Source et le Royaume.

Ce titre rayonnant dérive d’un poème de la deuxième partie du livre auquel le visage aimé confère son « absolue présence », où « le miroir des yeux » irradie « la vraie lumière, la source et le royaume ». Mais, tout autant qu’à ce visage et à son regard, le poète ne cesse d’appartenir à sa propre origine – une enfance heureuse, « source » d’une évidence poétique lustrale pour toute la vie – et d’habiter la demeure familiale, le « royaume » édifié sur « la promesse des morts ».

Car c’est bien là le mystère de ces morts familiers : ils créent la sorte de présence protectrice dont nous avons tant besoin quand « la vie » nous absente à nous-mêmes :

tu as ce goût d’enfance, tu te sens protégé
par leurs regards, leurs rires et leur silence.

Et cette présence opère si fortement en nous qu’elle efface les frontières vie/mort, allant au point d’une adhésion fusionnelle :

Ton sang est ce passage ombreux
plein du mystère de ta naissance
il te change en tes aïeux
plus tu regardes par leurs yeux.

De telle sorte que le poème, comme le quotidien même du poète – qu’on aurait tort ici de croire surinterprété – redonne à ses morts forme de vie sensible :

[…] la grammaire de leurs visages
la ponctuation de leur langage […]

la voix
et le goût de la langue.

Le médium qui détermine et permet cette réalité prorogée, c’est naturellement l’enfance : elle n’a su que feindre de s’être enfuie ; elle est restée ce trésor au cœur de l’homme jusqu’à l’heure où celui-ci croit entendre « le cri strident » de « l’oiseau de mort » ; et n’est-ce pas elle enfin qui pourrait rejoindre « la vie antérieure », « vie/ d’avant la vie », « arrière-monde » et « harmonie première » ?

Comme toujours, l’auteur, même dans son lyrisme, s’est tenu à distance de tout « poétisme » affecté. Il parle un langage d’étroite proximité de l’humain, et c’est sans aucun détour qu’on accède à sa parole ; elle reste émouvante dans sa simplicité de vocabulaire et d’expression, avec ce talent de rendre à tous partageable ce que révèle le plus personnel secret.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 42, 2nd semestre 2016.

Max ALHAU : Si loin qu’on aille, avec des photographies d’Elena Peinado Nevado, L’herbe qui tremble, 2016 – 16 €.

Dans ce livre, tout entier innervé de la présence/absence de sa compagne disparue, le poète, « guetteur d’éclairs et d’orages », poursuit son inlassable exploration « pour dissiper [s]es doutes/ pour accroître le parcours et négliger le terme » ; mais, cette fois, ce qui initie le parcours, c’est le malheur de « ce brasier/ qui consacra l’éphémère » :

Avance avec ce dernier feu
qui saura embraser des étoiles
et te conduira plus loin que tes pas,
que ton souffle dans ces territoires
que les mots hésitent à nommer.

Que sont ces territoires, envisagés explicitement, dès les premières pages, dans une perspective métaphysique ?

Tu comprenais
qu’au-delà d’horizons
qui ne se découvrent jamais
résidait le secret du monde, […]

Il semble que le chemin spirituel emprunté par le poète prend ici une nouvelle orientation ; la lente approche dans l’espace médité, à travers l’hésitation et le tâtonnement, l’interrogation continuelle d’un sens, la poursuite d’une vérité fuyante, l’ont maintenant conduit à ce point auquel l’épreuve subie confère un caractère décisif : est-ce alors « la dernière étape,/ ce pont jeté/ entre deux infinis, une pierre lancée/ au-dessus du fleuve/ et qui disparaît/ au loin » ? Se découvre-t-elle enfin au cœur du plus sombre, cette « lumière » qui, jusque-là, s’était dérobée ? Augure-t-elle « des temps/ immémoriaux » ? Rien ne s’assure aussi vite, et le poète se reproche « encore une parole de trop », tant il se souvient « que toute perte l’emporte sur le gain » et que lui-même demeure « la somme/ de toutes [s]es incertitudes », mal pourvu du défaillant butin de la mémoire :

Tu n’as pas assez prêté attention
aux branches de ce cerisier,
aux nervures de ses feuilles, […]

Pas d’avantage tu n’as conservé en mémoire
ce visage si clair, ce regard fouetté de lumière,
ce corps maintenant dissous dans le temps.

La première partie du livre (« Quelques mots qui vacillent ») se clôt cependant sur le souvenir d’une aurore, d’une « promesse d’éternité », sur le gué que l’on franchit, « vers des horizons/ lentement conquis après tant de marches. » Et c’est aussi d’une « terre promise/ pourtant jamais conquise » que s’initie la deuxième partie (« Quelques empreintes sur le sable ») :

ce lieu encore inconnu
pareil à une source
qui ravive et délivre.

Un lieu que l’on ne peut guetter qu’à travers un « surcroît de silence », et qui, à l’opposé d’un « autrefois » terni, se présente comme « à l’orée d’un pays/ aux terres inestimables » ; quelque chose qui fasse que soit « possible/ ce que l’on nomme commencement » et qu’« il ne subsiste rien de nos empreintes », forçant alors à constater :

devant nous tout est à venir,
tel un sentier que l’on tracerait
les yeux fermés.

Et c’est sans doute pourquoi les poèmes de la troisième partie (« En d’autres lieux, au jour le jour ») confrontent le poète à la beauté « fidèle » des paysages où se continue sa marche de « voyageur sans carte ni itinéraire » ; façon qu’il a de trouver dans « l’instant » ce qui « perpétue [s]on destin/ ses failles et sa disgrâce ». Au terme, est-il un seuil franchi, dans un temps « immuable » où « l’arbre et la pierre/ ignorent ce qui les assemble », de même que l’homme peine à « désigner ce qui se dérobe/ et dont l’attente seule/ comble toute impatience ? »

Un livre aussi pur dans la réalisation que dans l’intention, et d’une grande profondeur.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 42, 2nd semestre 2016.

Anne LORHO : Histoires de corps, Le Taillis Pré, 2015 – 12 €.

Un livre très curieux et plutôt dérangeant : collection de proses incisives, à égale distance de la nouvelle courte, du récit, du poème, de la fable, du conte cruel ; un texte centré sur le corps dans tous ses états et tous ses territoires, et constamment en partage entre humour et horreur, rêve et réel objectif, positivisme anatomique et fantaisie tératologique.

On est à cent lieues de l’exaltation du « corps », telle qu’elle a pu régner jusqu’à ce jour dans la littérature de plus d’un siècle. Ce qui domine, ici, c’est bien plutôt la lourdeur de l’appareil corporel, l’encombrement existentiel que produisent le corps, ses attributs et ses fonctions. La nausée sartrienne ne serait pas loin, s’il n’y avait ce cynisme de bonne humeur dont fait preuve Anne Lorho.

Beaucoup parmi ces textes s’articulent – ou plutôt se désarticulent – autour d’un signifiant tiré du vocabulaire du corps humain. À partir de ce matériau de base, naissent et prennent vigueur toutes sortes d’aventures, d’effondrements, de ruptures, de métamorphoses évoquant soit les agrégats les moins élaborés d’un art brut, soit, à l’opposé, les plus sophistiquées des compo-sitions d’un imaginaire surréaliste.

Si l’écriture d’Anne Lorho, vigoureuse, se montre rebelle à toute tentation décorative, jamais elle ne confine au dessé-chement. C’est un sourire, non pour vous charmer : seulement pour vous mettre à l’aise dans un contexte qui pourrait vous effrayer :

Je le tue, je l’écrabouille, je lui écrase le nez et les joues et les yeux et la bouche et les cheveux et je lui hurle qu’il est mort, que son corps est broyé, désarticulé, que c’est un corps sans corps. Je crie pour qu’il entende mais je constate que ses oreilles sont à ma droite et son corps à ma gauche, et qu’en conséquence, il n’a peut-être pas entendu. […]

On le voit, il y a chez cet auteur quelque chose comme une verve à la Michaux, avec tout ce que cela implique d’ironie, de maîtrise nerveuse, d’enthousiasme dans le cynisme, de précision imaginative et de perspicacité ontologique.

Un livre à lire pour la robustesse de son humour intérieur.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 41, 1er semestre 2016.

Gabrielle ALTHEN : Soleil patient, Arfuyen, 2015 –14 €.

Un « argument », offert au lecteur, et que celui-ci ne découvrira qu’en fin de volume, explicite le « trajet » que jalonnent les trois parties de ce livre. À partir de la grisaille et du manque existentiel (première partie : Trouver manque), un combat protéiforme et tragique est livré au nom du « désir » et pour le « mériter » (deuxième partie : Falloir) et déboucher enfin sur Le Troisième Jour (troisième partie) « de la vie redevenue vivante », patiente comme ce « soleil plus nu » dont le mystère « danse », mais toujours pour un futur. Sous les deux espèces de la métaphore et du symbole, et suivant, peut-être, quel modèle de déambulation progressive, quelle Divina Commedia, n’est-ce pas ici à la quête d’un salut que se confie le poème ?

De fait, c’est tout naturellement la parole qui, à partir du « gris », initie le voyage : Un mot/ Pour attirer la foudre/ Dans le gris sans éperons du moment/ Le mot arrive/ Puis il nous dévisage. Le départ se prend ainsi dans un monde dont la grisaille est moins ennoyée d’eaux stagnantes qu’hallucinée de visions infernales, comme celle-ci : Le ciel a ses épines/ Te voilà écorché […] Manque pourtant la corruption des chairs/ Et le poète comme un chien/ A des yeux carnivores/ Qui font le tour de sa tête/ Et percent des fenêtres – ou encore celle-là : La terre était pelée comme une orange/ Les sentiments couraient par meutes/ Les routes ont des sœurs borgnes/ Où déposer le pus de l’air/ L’été pensant sur les taudis/ Le ciel est pierre parmi les pierres […] Au tréfonds de ce monde à la « lumière indurée », aux « griffes rentrées », il arrive parfois que s’entrouvre un « bref tiroir du temps », un intervalle de liberté qu’on ne sait pas ou ne veut pas saisir au vol, ce qui fait que les mots s’effondrent dans la bouche/ Le moment se referme/ Et ce n’avait été que rameau caressant le vent…

Avec Falloir, deuxième partie du livre, pour se dégager d’un monde où « La beauté […] est un trou sur le vide », où « La pureté […] a les dents noires » et, comme obsessionnellement, « L’idéal a les dents qui pourrissent », c’est une tâche de libération qui commence, de réhabilitation et de restauration du « désir » : Un jour je referai le beau bouquet/ De mes désirs/ Et je le poserai sur un autel vacant […] Je n’ai pas d’aise dans mon cœur/ Mais si un jour faisant la paix/ Mon cœur et moi aimions la même rose/ Crédible/ La même rose agissante/ Et terrible/ Je reviendrais à la maison/ Et de nouveau j’habiterais ce cœur. Mais là, c’est tâche ardue pour la parole du poème : s’il peut conduire « à la porte du temps » c’est bien souvent tout près « de la colonne vive du malheur » que doit œuvrer cet « autre Sisyphe » qui, inlassablement, s’emploie aux combats d’une « lumière débordant la couleur éblouissante de la mort ».

Avec Le Troisième Jour et sa « surprise » d’un « coup de vent heureux », s’établira peu à peu la sagesse d’une sérénité nouvelle : Au travers du sous-bois/ Les anges vont sans perles/ Une beauté se rassérène/ – Jusqu’à la grâce de l’os/ Il nous faudra ôter notre parure – Et c’est aussi jusqu’à « la joie » qui se met « à occuper le terrain », s’appliquant, comme la guêpe en son surplace […] à durer, à mi-hauteur d’homme, au-dessus des iris. La sorte de bonheur épuré qui s’éprouve là, d’avoir su se mériter, arbore un « bleu qui se décharne ». Son paysage confine à un absolu de transparence : Le vent brille/ La chose est sans contour/ Un grand cyprès roussit/ Pour que la mort ne soit pas dite absente.

Au-delà de son expérience existentielle, on lira, qui la transcende, le beau et grand poème qu’est ce livre, où la parole, forte et délivrée pour affronter les aspérités d’un destin, s’est peu à peu donné les demi-teintes qui arbitrent l’éclat et l’assentiment.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 41, 1er semestre 2016.

Gabrielle ALTHEN, La cavalière indemne, Éd. Al Manar, 2015 ; 86 p., 16 €.

Sous ce titre, La cavalière indemne – image de la vie qui passe quand nous demeurons, manquant de la vivacité qu’il faudrait « pour aller avec elle et l’aimer » –, Gabrielle Althen reprend, en le modifiant de quelques ajouts et retraits et d’une judicieuse redistribution des poèmes, un précédent recueil qui s’intitulait Sans preuves (Éd. Dune, 2005), titre qu’elle maintient pour la troisième partie du nouvel ouvrage.

Les preuves, certes, seront négligées dès le départ, au seul bénéfice de l’évidence poétique et sans nul recours à l’étayage des raisons. Le geste ici est de pure passion, et s’il reste une « preuve », elle sera, pour nous illuminer, de l’ordre du désir ; un désir qui, en chacun, s’enrichit pourvu qu’on ait su rétablir en soi le vide premier de tout désir :

J’ai marché, neuve, et la terre était sacrée, je me suis souvenue que je n’avais pas eu de jeunesse, ma vulnérabilité sanguinolente en ayant tenu lieu. […] Cela se fit sans un cri : j’ai forcé la porte du nuage. Derrière l’église, trébuchante sur des ricochets d’or, j’ai soulevé tous les voiles. […] Il n’y a pas de sens ! Il n’y a pas davantage de mots. Mais l’honneur de midi chante sur la porte trop tendre. J’ai transvasé tous mes désirs et tous mes cris.

Dès ce texte liminaire, résonne une parole forte et délivrée, et comme armée pour affronter un destin. Non pourtant qu’on n’y puisse goûter par moments de subtils pianissimi, à la limite du silence : ainsi, dans une pauvreté de saison nue, le poète a découvert que se taire ouvre une cathédrale, une rumeur obscure qui est promesse. Parfois nous frappe, dans la confidence, un surprenant voisinage valéryen : Petite sœur prête à pleurer, proche de moi, qui es moi. Le même ton est donné au dialogue flexible d’un solitaire avec sa fenêtre :

Je voulais d’autres mots
Pour le monde qui ce soir accomplit son office de calme

Mais le plus souvent, c’est une vigueur qui l’emporte, avec de coupantes images (La mort, nue comme une offrande sur du verre…), et l’on se trouve dérivé par le flux de ce livre et ses courants tournants : tour à tour il se fait abandon ou désir, mémoire ou projection, douleur ou plaisir. La coloration affective de la parole enfièvre un combat – cosmique aussi bien qu’intérieur – où s’éprouvent et se conjuguent l’exigence sensuelle du monde et une soif, sans cesse naissante et contrariée, de transcendance.

La victoire est celle de l’Art, affirmée dans la dernière page (Art poétique) :

Mozart sans poids entre deux pleurs a tant aimé le monde qu’il y laissa frémir la place de Dieu parmi les rires. À peigner si amoureusement la plate-bande terrestre et nos passions, il écrivit entre nos ruses et le plaisir le nom imprononçable.

Outre la profondeur du sentiment, comment ne pas éprouver aussi, avec ce livre, le plaisir, devenu si rare, du style ? Sur le trouble et le mystère, cette parole projette en effet les plus délicates lumières : La résonance cherchait en elle le préférable et sa limpidité. Un arbre pur en contre-jour lui écrivit dans la clarté.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 40, 2nd semestre 2015.

Lionel RAY : De ciel et d’ombre, avec des dessins de Julius Baltazar (Al Manar, 2014).

Il y a sans doute peu de poèmes qui, lecture achevée, vous procurent le sentiment d’avoir été profondément enseigné, sans dogmatique certitude, mais par l’émotion mystérieuse ; enseigné par le doute et les chemins obscurs, par les méandres de la mémoire, par la douleur et par le manque. Poèmes qui vous donnent – autant et peut-être plus que ne le pourrait le prophète, le sage ou le philosophe – un pouvoir de lucidité pour questionner sans fin l’absence, « toujours recommencée ». Poèmes qui laissent au fond de l’âme la plus haute fortune qui soit : la richesse du dénuement. C’est à ce rang que nous croyons pouvoir placer nombre de textes du dernier livre de Lionel Ray, De ciel et d’ombre, et tout particulièrement les trois premiers de l’ouvrage, « Viatique », « Qui es-tu ? » et « Les mots sont nos miroirs ».

Le monde est mon lieu, dit le poème. Ainsi débute « Viatique », imageant avec l’architecture des montagnes, le haut degré d’opacité des choses, qui contamine l’émotion elle-même, devenue chose parmi les choses, entre lesquelles s’écoule le poème, onde héraclitéenne, rivière [qui] passe avec les mots, toujours autre et toujours la même. Mais ce poème, s’il passe, est aussi celui qui demeure. Et c’est : Dans le souffle et la mesure, Dans le sacre et l’accident. Et c’est surtout : Au plus fort du silence ; et à l’image même de la vie humaine :

Laissant à l’horizon de soi pas même une forme vide
Sauf cette poussière de mots cette dentelle
Obscure qui a pour nom « souvenir ».

Dans « Qui es-tu ? », se retrouvent des intuitions qui ont traversé toute l’œuvre de Lionel Ray : le voyageur immobile/ que je suis et que je ne suis pas fait écho à ces vers de Pages d’ombre : Peut-être n’es-tu rien que le rêve/ de quelqu’un qui n’existe pas. De même,

Alors que sans vertige
Sur la plus haute branche
L’oiseau du Temps
Regarde

apparaissent les stigmates de cette lutte contre et avec le temps qui caractérise si bien la poésie de Lionel Ray : Tu es partout et nulle part/ Tu n’es personne tu n’es rien se perçoit comme résonance de Syllabes de sable où, Séparé du lieu — de toute parole, le poète constatait : Tu n’es personne, d’où se déduisait que rien non plus n’existe sinon/ l’abîme du rien.

« Les mots sont nos miroirs », dit maintenant le poète qu’obnubilent surtout Les mots qu’on n’a pas dits… La voix des endormis et ses Phrases… orphelines et le silence des violons froids. En dépit de tout, se poursuit le creusement de la connaissance par le poème, et celui-ci demeure afin que l’on cherche encore/ Le feu qui reste// Et l’autre ailleurs le ciel du dessous.

Dans le jeu du temps travaille la mémoire, puissance totalisante certes (tout est mémoire, est-il écrit dans « Viatique »), mais aussi (dans le poème « Visage d’avant… ») pays absent ou encore drapeau de silence étonné. Et d’ailleurs le poète en a connu les limites : Je n’oublie rien et rien ne ressemble, constate-t-il dans le poème intitulé « Adieu, dit le corps… ». L’ici où nous a transportés la mémoire est un adieu d’au-delà/ du voyage, façon de faire entendre à quel degré d’énigme peut atteindre cet ici où nous sommes rendus : ici est l’autre côté/ de toute question.

Pourtant, avec la troisième partie du livre, « La lumière du noir », c’est encore à la mémoire – et à son double, le pur oubli – qu’il appartient de nous rendre à nous-mêmes (Aucune ombre/ ne fait écran/ tu es proche de toi… Ce qui s’efface en toi/ bientôt/ te ressemblera), mémoire qui aiguise, épure et simplifie :

Mémoire creuse,
je ne suis plus que moi-même
solitude comme une île
ou vêtement.

Et la route mène
plus loin que le vent.

Car Langage est horizon, proclame le dernier poème ; horizon où, se retrouvant soi-même et Promesse perpétuée, le poète se découvre en destination, en partance vers/ un soleil mort… vers tout ce rien impérissable/ infertile et souverain. Vers un après, nocturne et paisible, oiseau d’une seule note.

Dirions-nous que battent ici les ailes de l’émotion et d’un étonnement quasi métaphysique ? Lionel Ray, par un vrai regard en soi-même, les a ouvertes sur les hauts lieux de son livre.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 39, 1er semestre 2015