Gabrielle ALTHEN, La cavalière indemne, Éd. Al Manar, 2015 ; 86 p., 16 €.

Sous ce titre, La cavalière indemne – image de la vie qui passe quand nous demeurons, manquant de la vivacité qu’il faudrait « pour aller avec elle et l’aimer » –, Gabrielle Althen reprend, en le modifiant de quelques ajouts et retraits et d’une judicieuse redistribution des poèmes, un précédent recueil qui s’intitulait Sans preuves (Éd. Dune, 2005), titre qu’elle maintient pour la troisième partie du nouvel ouvrage.

Les preuves, certes, seront négligées dès le départ, au seul bénéfice de l’évidence poétique et sans nul recours à l’étayage des raisons. Le geste ici est de pure passion, et s’il reste une « preuve », elle sera, pour nous illuminer, de l’ordre du désir ; un désir qui, en chacun, s’enrichit pourvu qu’on ait su rétablir en soi le vide premier de tout désir :

J’ai marché, neuve, et la terre était sacrée, je me suis souvenue que je n’avais pas eu de jeunesse, ma vulnérabilité sanguinolente en ayant tenu lieu. […] Cela se fit sans un cri : j’ai forcé la porte du nuage. Derrière l’église, trébuchante sur des ricochets d’or, j’ai soulevé tous les voiles. […] Il n’y a pas de sens ! Il n’y a pas davantage de mots. Mais l’honneur de midi chante sur la porte trop tendre. J’ai transvasé tous mes désirs et tous mes cris.

Dès ce texte liminaire, résonne une parole forte et délivrée, et comme armée pour affronter un destin. Non pourtant qu’on n’y puisse goûter par moments de subtils pianissimi, à la limite du silence : ainsi, dans une pauvreté de saison nue, le poète a découvert que se taire ouvre une cathédrale, une rumeur obscure qui est promesse. Parfois nous frappe, dans la confidence, un surprenant voisinage valéryen : Petite sœur prête à pleurer, proche de moi, qui es moi. Le même ton est donné au dialogue flexible d’un solitaire avec sa fenêtre :

Je voulais d’autres mots
Pour le monde qui ce soir accomplit son office de calme

Mais le plus souvent, c’est une vigueur qui l’emporte, avec de coupantes images (La mort, nue comme une offrande sur du verre…), et l’on se trouve dérivé par le flux de ce livre et ses courants tournants : tour à tour il se fait abandon ou désir, mémoire ou projection, douleur ou plaisir. La coloration affective de la parole enfièvre un combat – cosmique aussi bien qu’intérieur – où s’éprouvent et se conjuguent l’exigence sensuelle du monde et une soif, sans cesse naissante et contrariée, de transcendance.

La victoire est celle de l’Art, affirmée dans la dernière page (Art poétique) :

Mozart sans poids entre deux pleurs a tant aimé le monde qu’il y laissa frémir la place de Dieu parmi les rires. À peigner si amoureusement la plate-bande terrestre et nos passions, il écrivit entre nos ruses et le plaisir le nom imprononçable.

Outre la profondeur du sentiment, comment ne pas éprouver aussi, avec ce livre, le plaisir, devenu si rare, du style ? Sur le trouble et le mystère, cette parole projette en effet les plus délicates lumières : La résonance cherchait en elle le préférable et sa limpidité. Un arbre pur en contre-jour lui écrivit dans la clarté.

Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 40, 2nd semestre 2015.