Lionel RAY : De ciel et d’ombre, avec des dessins de Julius Baltazar (Al Manar, 2014).

Il y a sans doute peu de poèmes qui, lecture achevée, vous procurent le sentiment d’avoir été profondément enseigné, sans dogmatique certitude, mais par l’émotion mystérieuse ; enseigné par le doute et les chemins obscurs, par les méandres de la mémoire, par la douleur et par le manque. Poèmes qui vous donnent – autant et peut-être plus que ne le pourrait le prophète, le sage ou le philosophe – un pouvoir de lucidité pour questionner sans fin l’absence, « toujours recommencée ». Poèmes qui laissent au fond de l’âme la plus haute fortune qui soit : la richesse du dénuement. C’est à ce rang que nous croyons pouvoir placer nombre de textes du dernier livre de Lionel Ray, De ciel et d’ombre, et tout particulièrement les trois premiers de l’ouvrage, « Viatique », « Qui es-tu ? » et « Les mots sont nos miroirs ».

Le monde est mon lieu, dit le poème. Ainsi débute « Viatique », imageant avec l’architecture des montagnes, le haut degré d’opacité des choses, qui contamine l’émotion elle-même, devenue chose parmi les choses, entre lesquelles s’écoule le poème, onde héraclitéenne, rivière [qui] passe avec les mots, toujours autre et toujours la même. Mais ce poème, s’il passe, est aussi celui qui demeure. Et c’est : Dans le souffle et la mesure, Dans le sacre et l’accident. Et c’est surtout : Au plus fort du silence ; et à l’image même de la vie humaine :

Laissant à l’horizon de soi pas même une forme vide
Sauf cette poussière de mots cette dentelle
Obscure qui a pour nom « souvenir ».

Dans « Qui es-tu ? », se retrouvent des intuitions qui ont traversé toute l’œuvre de Lionel Ray : le voyageur immobile/ que je suis et que je ne suis pas fait écho à ces vers de Pages d’ombre : Peut-être n’es-tu rien que le rêve/ de quelqu’un qui n’existe pas. De même,

Alors que sans vertige
Sur la plus haute branche
L’oiseau du Temps
Regarde

apparaissent les stigmates de cette lutte contre et avec le temps qui caractérise si bien la poésie de Lionel Ray : Tu es partout et nulle part/ Tu n’es personne tu n’es rien se perçoit comme résonance de Syllabes de sable où, Séparé du lieu — de toute parole, le poète constatait : Tu n’es personne, d’où se déduisait que rien non plus n’existe sinon/ l’abîme du rien.

« Les mots sont nos miroirs », dit maintenant le poète qu’obnubilent surtout Les mots qu’on n’a pas dits… La voix des endormis et ses Phrases… orphelines et le silence des violons froids. En dépit de tout, se poursuit le creusement de la connaissance par le poème, et celui-ci demeure afin que l’on cherche encore/ Le feu qui reste// Et l’autre ailleurs le ciel du dessous.

Dans le jeu du temps travaille la mémoire, puissance totalisante certes (tout est mémoire, est-il écrit dans « Viatique »), mais aussi (dans le poème « Visage d’avant… ») pays absent ou encore drapeau de silence étonné. Et d’ailleurs le poète en a connu les limites : Je n’oublie rien et rien ne ressemble, constate-t-il dans le poème intitulé « Adieu, dit le corps… ». L’ici où nous a transportés la mémoire est un adieu d’au-delà/ du voyage, façon de faire entendre à quel degré d’énigme peut atteindre cet ici où nous sommes rendus : ici est l’autre côté/ de toute question.

Pourtant, avec la troisième partie du livre, « La lumière du noir », c’est encore à la mémoire – et à son double, le pur oubli – qu’il appartient de nous rendre à nous-mêmes (Aucune ombre/ ne fait écran/ tu es proche de toi… Ce qui s’efface en toi/ bientôt/ te ressemblera), mémoire qui aiguise, épure et simplifie :

Mémoire creuse,
je ne suis plus que moi-même
solitude comme une île
ou vêtement.

Et la route mène
plus loin que le vent.

Car Langage est horizon, proclame le dernier poème ; horizon où, se retrouvant soi-même et Promesse perpétuée, le poète se découvre en destination, en partance vers/ un soleil mort… vers tout ce rien impérissable/ infertile et souverain. Vers un après, nocturne et paisible, oiseau d’une seule note.

Dirions-nous que battent ici les ailes de l’émotion et d’un étonnement quasi métaphysique ? Lionel Ray, par un vrai regard en soi-même, les a ouvertes sur les hauts lieux de son livre.

Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 39, 1er semestre 2015