Lionel RAY : Souvenirs de la maison du temps, 100 pages, éd. Gallimard, 2017 – 14 €.

Sous ce titre dostoïevskien, Lionel Ray nous invite à partager son regard rétrospectif, à la fois faste et mélancolique, porté sur le temps de la vie. Et l’on devine qu’il le fait, cette fois, à partir d’un lieu qu’il a su atteindre – lieu en marge – par une prise de distance nouvelle. La confrontation au temps, cardinale chez Lionel Ray, n’est plus ici corps à corps sans merci avec le sphinx du quotidien ; le moment serait-il venu de tirer leçon du temps – dont le poète avait déjà noté dans Nuages, nuit (1983) : « Le temps est un savoir » – et de regarder, vers l’arrière, le visage de cette maison de vérité qu’il avait su, dès Pages d’ombre (2000), maçonner de sa propre parole ?

Avec les mots tu as construit
une maison mentale la maison du temps
masse de nuit qui pense à voix haute
et que traversent des regards jadis aimés.

Telle est cette « maison », comme elle fut habitée et que peuvent à nouveau visiter les « souvenirs ». La visite n’est d’ailleurs guidée que très librement, à travers cinq parties du livre que différencient leurs « registres », plutôt que leurs « thèmes », au sens musical de ces deux termes : Sous l’orchestre des astres – « Grand âge… » – La cour aux tilleuls – Le ciel bascule – La neige du temps.

Les poèmes de la suite Sous l’orchestre des astres donnent au plus haut point le sentiment d’avoir été écrits à partir de ce lieu distancié que nous venons d’évoquer et où nous sommes mis à l’écoute d’une mémoire située, sinon hors du temps, du moins dans la marge d’un temps expiré. Ce temps-là « nous avait oubliés » et le poète s’y retrouve « visiteur oublié d’une imaginaire nuit ». Dans le poème intitulé « Mémoire », le poète, « entre le
possible et l’impossible/ Cherchant une improbable clé
», ne peut retenir ce cri qui semble tomber d’un temps sorti du temps :

Je vous salue mes terres de l’au-delà des jours
Je vous salue d’entre les étoiles et des champs dévastés.

Et nous voici placés dans un entredeux, retranché d’une vie qui s’éloigne, mais anuité aux abords innommés d’une mort devinée :

Ici repose ma poussière future
Ici on marche au ralenti
J’y suis j’y suis déjà
Mon autre monde s’appelle « dormir »

Nuit donc et rien d’autre que « la maison du temps/ Le visage pur de l’absence/ Le silence de mémoire/ Un livre de papier blanc ». Et, comme « paraphe silencieux » que le poète finit par déchiffrer, il découvre ce qu’il reste à envisager : « le temps désassemblé ».

Tandis qu’une série de sept poèmes, « Grand âge… », placée sous l’invocation du Saint-John Perse des Chroniques, enchaîne le poème à « l’hiver lieu d’effroi lieu final », là où toute chose tombe sous « ce regard de bout du monde », là où « nous vivons de mots/ Oubliés et même l’ombre est absente », la séquence suivante, « La cour aux tilleuls » rassemble dix-neuf poèmes que l’on trahirait gravement à les ranger sous l’appellation réductrice de « souvenirs d’enfance ». Ils le sont en effet mais, à la fois, tellement plus et tout autre chose : l’immersion retrouvée dans le cours imprévu d’une vie qui « ne comptait ni les jours ni les années », qui connaissait « Des soifs sans limites des fêtes des chemins grands ouverts/ Et des dieux qui interrogent », tout ce qu’une heureuse mémoire peut, à partir de l’enfance, faire un très court instant scintiller, dans l’âme livrée désormais à « l’absence », de ce qui fut, en dépit de tout, « cette royauté furtive// Ces ravissements ».

Lionel Ray fait alors appel, pour une suite de cinq poèmes sous le titre Le ciel bascule, à son « double » nommé Laurent Barthélemy, ce poète-miroir qu’il s’est suscité depuis une dizaine d’années, à la fois, comme il l’a indiqué lui-même, pour lui rester intimement lié mais aussi pour se placer, par lui, à une nouvelle distance de sa propre mélancolie et pouvoir explorer le « savoir muet des choses », le « théâtre de l’anonyme ». Aussi l’apport de « L. B. » à ce nouveau livre le charge-t-il d’une étonnante richesse d’images mémorielles jaillies dans un automatisme partiellement revendiqué, en cinq poèmes néanmoins d’une facture parfaite, et d’un plaisir de lecture particulièrement vif.

Le livre s’achève avec les vingt poèmes de La neige du temps. Vingt poèmes partis à la recherche, chacun à sa manière, d’un incertain détroit pour sortir du temps et, en quelque sorte, remplacer le temps : serait-ce ce semblant de « résurrection », « Dans l’attente vaine d’un futur antérieur » ou « la germination/ Enfin d’un éternel sommeil » ? N’est-ce pas plutôt cette nouvelle « frontière » qu’il reste à explorer ?

Inventer une fin un nom de source
Et qui signifie plus qu’un lieu :
Une approche un passage un regard.

Mais le temps résiste, « se retourne », replace à nouveau le poète au cœur de l’enfance (« Une école l’encre et la craie le tableau sévère ») :

Ainsi parmi les choses périssables
Nous étions cœur à cœur face à l’infini
Le Temps était venu s’asseoir à notre table

Nous parlant à voix basse
Ai-je vraiment grandi ?

Façonnés que nous sommes par le temps, même si toujours en quête d’autre chose qui puisse nous éclairer, alors que nous restons « Incertains de nous-mêmes », nous nous trouvons finalement privés de l’issue recherchée. Ce livre fascinant, où triomphe la Mémoire, nous garde pour séjour ce lieu originel où se tressent des mots « Qui disent la splendeur des neiges/ et des étés d’antan ».

Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 44, 2nd semestre 2017.