Max ALHAU : Du bleu dans la mémoire, Encres d’Hélène Baumel, Éditions Voix d’encre, Montélimar, 2010 – 19 €.

Probité, rigueur – la voie dont Max Alhau n’a jamais dévié, voilà qu’elle s’élargit avec ce livre, prenant une nouvelle ampleur, mais aussi un surcroît d’élévation. Beauté singulière des poèmes, jamais ornée, seulement abreuvée à la fluide simplicité de la langue. Loin des jeux verbaux ou des pièges sémantiques, c’est vers un ailleurs que le poète répond du mystère et de la difficulté : dans une dimension proprement métaphysique – celle de la lente approche et des paris décisifs.

Quatre étapes pour ce parcours : « Pays », « Du bleu dans la mémoire », « D’un côté l’autre », « La voyageuse ».

Le Pays invoqué par les poèmes du premier jalon, apparaît comme patrie mouvante et incertaine, contrée d’exode et d’exil, et malgré tout, digne de gratitude puisque recours suprême :

[…]
tu acclimates le vent,
tu fortifies l’ardeur
de ceux qui te saluent.
[…]
reçois parmi tes plaines
cette lumière alliée
à une aube première
qui jamais ne faillit.
[…]
nous ne revendiquons
de toi nulle faveur
mais simplement le droit
de rejoindre ce lieu
qui fut source et estuaire
d’une vie sans grandeur.

Source et estuaire : au seuil d’un livre qui, d’hésitations en tâtonnements, ne cesse pourtant d’interroger le sens, comment assigner plus clairement à ce Pays, à ce lieu, tout mental qu’il soit, et par-delà même l’abaissement existentiel (vie sans grandeur), une valeur absolue d’« origine » et de « destination » ?

Avec la deuxième séquence, « Du bleu dans la mémoire », s’engage la poursuite méditative de la fuyante vérité de ce livre. D’emblée, la porosité et l’hypothétique de l’existence nous sont donnés à sentir : Si tu existes, c’est au cœur/ d’un vent léger, comme toi, invisible. Le poète, ici, met en doute l’éternité, dont le sentiment, pourtant – avec, en corollaire, celui de l’absence –, n’a jamais cessé de l’habiter : on garde mémoire, par exemple, du poème Célébration de la lumière, où s’achevait le livre Le Fleuve détourné (L’Arbre à paroles, Amay, Belgique, 1995) : là déjà, quelques lignes permettaient d’espérer, pour les rêveurs de lumière, qu’ils auront vaincu l’absence pour l’éternité. Aujourd’hui, la priorité du poète, c’est de rechercher l’instant et le lieu où se puisse déporter le malheur. Non que l’éternité soit récusée vraiment : dans ce nouvel ouvrage, elle affleure souvent de-ci de-là, mais c’est alors dans une sorte de mode mineur ; ainsi, n’est-ce pas l’éternité, ce temps dont il est dit qu’il n’a plus cours ? Ou encore l’infini invoqué dans ces vers :

Tu répètes qu’il n’est pas de chemins
qui ne conduisent vers l’infini,
vers des parcours où le ciel s’abîme,
où les rivages sont superflus.

Sans compter que, si l’on court sans attendre à la fin du livre, on peut y lire : Parfois c’est cela l’éternité,/ cet avant-goût/ de ce qui ne sera pas. Et, de même, à la dernière page, comme pour résoudre l’énigme dialectique absence-éternité : Appelle l’absence par son nom,/ tu n’auras pas à te soucier/ du temps ou de l’éternité.

Pour le moment du moins, c’est à la mémoire que l’on tente de se confier (le ciel met du bleu dans la mémoire). Bien singulière mémoire, et plutôt traîtresse : de même que l’éternité préfigure, nous l’avons vu, ce qui ne sera pas, de même : Nous nous rappelons ce qui n’a pas été. La mémoire ne sait plus nous restituer à nous-mêmes – les signes, les visages, les lieux sont passés de l’autre côté du souvenir –, impuissante qu’elle est à nous faire présents à nous-mêmes :

Tu t’arrêtes, il te reste le ciel
et plus rien pour justifier ta présence.

Malgré cela, si affectée et diminuée qu’elle soit, la mémoire persiste avec mystère :

On avance, on regarde,
même si tout a été oublié,
on se souvient encore.

La troisième séquence, « D’un côté l’autre », semble s’abriter dans le voisinage d’une nouvelle opposition dialectique : celle du Même et de l’Autre (Tu habites le rêve d’un autre, […] et si tu te présentes en face de toi, c’est sans doute une ombre qui te répond). Débusquerait-on une sorte d’entre-deux situé au-delà de l’invisible ? Faut-il comprendre que le jour/ ne fraie pas avec la nuit, qu’ils sont séparés, mais aussi reliés, par un écart énigmatique : braise sans cesse/ à l’intérieur du feu ?

L’écart en vient à être ressenti comme lieu où les contraires se confondent jusqu’à s’unir (mystiquement ?) :

Terre ou nuages,
on ne sait plus
ce qui les confond,
peut-être cette proximité
du ciel et de la mer,
cette alliance des contraires
qui est pour nous
passage entre deux mondes
et rien d’autre pour le regard.

Rien, au-delà d’un passage, ne subsistera de toute façon en termes de salut. Le poète choisit l’alliance imagée des mots et des oiseaux pour nous le faire idéalement éprouver :

Qui donne refuge
aux oiseaux apeurés,
à des mots défaillants ?
[…]
On ne peut rien sauver :
les oiseaux et les mots
ou même cet instant
captif entre les paumes
et déjà aboli.

« La voyageuse », figure éponyme de la dernière séquence, précède notre commune humanité dans le proche et lointain de l’absence ; c’est de l’autre côté du fleuve,/ dans ces prés où jamais/ la nuit ne prend ses quartiers ; c’est là que se poursuit cette maraude dans un temps/ délivré de tout avenir. Il faut, pour cela, avoir franchi la ligne après laquelle/ on souffle sur la cendre/ pour mieux se rappeler/ ce que fut la forêt. Mais l’absence est aussi ce que l’on interroge, la saison que l’on traverse pour découvrir sous la fonte des neiges que les fleurs, les herbes/ n’avaient pas tout à fait déserté,/ que tout exil renoue ainsi/ avec nos origines ou la naissance même. Ce que la voyageuse refuse à l’absence, c’est le droit de noircir/ le corps et l’âme. Elle-même ne se dérobe pas à l’obligation du voyage (Elle a déjà passé le cap après lequel/ les traces et les pas ont pris congé du monde.), tout en gardant la confiance la plus émouvante dans le « nunc » réaffirmé :

Je reste au bord du vide,
le corps chancelant
pour ne pas dire « adieu »,
pour ne pas dire « ensuite »
mais comprendre que « maintenant »
a l’éclat de la foudre.

Le livre nous laisse fascinés dans le suspens de son dernier vers : rien ne commence, rien ne s’achève – auquel répondent les très belles encres d’Hélène Baumel.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

José MILLAS-MARTIN : À mots rompus, anthologie, coll. Jalons du XXème siècle, éd. Fondencre, 2011 – 15 €.

C’est plus d’un demi-siècle de publications que nous offre cette anthologie personnelle à vol d’oiseau – d’un oiseau qui sait se poser à propos sur les saillants d’un haut caractère. Une pénétrante préface de Philippe Biget, tout en décortiquant les « mécanismes » d’un style parfois ressenti comme déroutant – analyse à vrai dire utile pour ceux qui aborderaient cette œuvre pour la première fois –, insiste aussi à bon droit sur la vraie profondeur existentielle que révèle cette poésie, prolongée, par moments d’élection, jusqu’à des confins philosophiques.

José Millas-Martin traque en effet le quotidien et le banal de telle manière que, de leurs platitudes surgissent la surprise et l’émotion. D’être désabusé, cela le mène, via l’humour masquant la révolte, à une sorte de maîtrise morale (que voilà de bien grands mots, qu’il récuserait sans doute !).

Une lecture attentive de ces textes, finement choisis, fera justice en tout cas de la sorte de malentendu dont peut être victime le poète qui a opté pour ce type de parole et de registre. Immanquablement, le premier regard posé ici va ranger l’auteur dans la catégorie des fantaisistes, pour ne pas dire des amuseurs. Mais on néglige alors la « bombe » anarchiste dont la mèche continue de se consumer sous les blancs du poème. L’illusion d’optique produit le plus fort risque de « passer à côté ». José Millas-Martin n’aura d’ailleurs pas été le seul à subir ce genre d’erreur d’appréciation : comment ne pas songer, par exemple, à son (notre) ami disparu, Simonomis ?

Les poèmes/ nos procès-verbaux, constate le poète dans La Part du quotidien (1997) : voilà qui en dit long, en si peu de mots, sur la force de vérité humaine dont témoigne en réalité l’œuvre poétique tout entière de Millas-Martin. Ainsi, ce texte prodigieux, Asthme (in Recto verso, 1961), déjà cité par Serge Brindeau dans La Poésie contemporaine de langue française, impose à lui seul la nécessité quasi thérapique d’essoufflement de la forme écrite :

[…] Expirer Cœur à 140 Poitrine en pierre Aspirer Expirer […] Piqûre morphine Ventouses scarifiées Crise se détend Équilibre respiratoire L’univers redevient normal C’est élémentaire au fond de respirer

Au fil des recueils se manifeste la continuité, l’unité d’une œuvre pourtant construite à partir des matériaux les plus divers pêchés à tous les recoins du monde et de la parole – choses vues, entendues, reniflées… Cependant, le resserré télégraphique cède peu à peu à un phrasé qui, pour ne pas être proustien, vient tout de même adoucir et densifier le ressenti du poème. Les inédits publiés en fin de volume consacrent avec émotion cet aboutissement : Je regardais par la fenêtre/ Maison-de-la-mort-douce/ Un jardinier arrosait/ Tu m’as appelé sonore/ je t’ai regardé surpris/ tes lèvres ont remué/ mais je n’ai pas compris/ tu sais que j’entends mal/ Tu es resté les yeux fixes/ tes deux mains retournées/ à plat sur les draps/ Que m’as-tu dit ?

Répondant à l’appel du poète, on lira cette anthologie pour « décaler les heures, suivre la flèche du temps ».

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Hervé DELABARRE : Effrange le noir, éd. Librairie-Galerie Racine, 2010 – 15€.

Un livre étonnant. Il faut lire ce long poème d’une seule volée à peine fragmentée pour la respiration. Ici, compacité et éloquence soigneusement évitées, avec naturel et sans effort apparent. Ici, libre cours à une parole que l’on ressent plutôt pointes colorées, légères touches à étendre l’imaginaire dans les champs de l’entrevision. La géométrie ténébreuse d’un espace démultiplié pour les sens, le sombre éblouissement de leur plaisir – que tout porte à croire entretissé de douleur – concertent la nuit d’un Éros mêlant sa sourde menace à un irrésistible attrait.

Comme dans la sophistication d’un collage, il est fait appel, avec le plus grand bonheur, à tout un attirail lexical tiré de la pure convention sadomasochiste ou encore du kitsch de la transgression et du sacrilège : lèvres d’une poupée, perles qui saignent, stèles brisées, croix défaites, inaccessible outrage, le fouet (bien sûr !), la déchirure des seins, épaule marquée au fer rouge…

Le décor, le costume, eux aussi, paient tribut à une tradition de perversion élégante et, pour tout dire, aristocratique et décadente : parc à l’abandon, statue d’Hécate, revers glacé d’un habit, boudoir et bibliothèque… Des Esseintes n’est pas si loin.

Des animaux – fabuleux de proximité – observent la scène :

Une main somnolente
Remonte le long des cuisses
Suivie du regard hypnotique
Du chat sous la table

Et surtout de multiples êtres emplumés (corbeau, pic épeiche, chardonneret…), acteurs ou témoins obligés, parsèment le parcours nocturne.

Nous ne voudrions pas que les éléments ci-dessus de l’analyse, sorte d’inventaire structural à l’excès, dissuadent en rien d’approcher ce très beau poème dont le charme et la puissance oniriques persistent longtemps après que le livre a été refermé. Ce fut l’aventure d’une nuit du monde (de toutes les nuits ?). Ce fut aussi l’entremêlement du réel des sens et du réel de l’esprit, ce qui érige le rêve en réalité et conduit aux espaces du surréel. Enfin, une émotion se dégage, d’autant plus forte qu’inattendue dans un texte à première vue « distancié » : les dernières pages tremblent dans l’incertitude des « délits » qu’aura couverts la nuit et sur lesquels la demeure fantomatique appose les « scellés » :

Des souvenirs peut-être

Mais le regard
La mèche de cheveux
Le sang encore humide

Est-ce bien un souvenir
Ce corps

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Jean-Vincent VERDONNET : Dernier fagot, Rougerie, 70 p. – 12 €

Ouvrant le dernier recueil de Jean-Vincent Verdonnet, on est envahi par un sentiment de tendresse qui ne nous quitte que longtemps après avoir tourné la dernière page. On connaît de Jean-Vincent Verdonnet la plus grande partie de son œuvre, également publiée par Rougerie, « Où s’anime une trace », et c’est chaque fois la même émotion, la même possession de la terre et des hommes qui habitent le cœur et l’esprit. Le pessimisme de Jean-Vincent Verdonnet n’est pas à démontrer ici, mais les vers sont tant bellement versés à ce dossier de la tendresse que je ne puis m’empêcher d’en citer quelques extraits.

« Mais un écho inespéré
a tissé lentement sa toile
dans les yeux qui ne verront pas
la grande nuit gagner le monde »

Après une éblouissante existence vouée à la poésie, Jean-Vincent Verdonnet se retourne et considère avec un certain humour la philosophie qui le tint debout parmi les poètes.
« Dernier fagot » ? Sans doute ! mais d’un bois précieux.

« Chaque mot que tu as laissé
dans le cœur battant d’une page
t’empêche de mourir vraiment »

Un livre dense, conçu par un poète ouvert au monde qui se crée, ouvert au monde qui s’en va.

©Jean Chatard

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Michel PASSELERGUE : Ombres portées, ombres errantes, « Le Semainier » / Éd. du Petit Véhicule) 90 p. – 12 €

Il y a tellement à puiser dans un livre de Michel Passelergue que l’on ne sait plus très bien quel vers choisir en exemple afin de donner corps à une pensée dont la richesse côtoie la générosité avec un égal bonheur.

Dans ce nouveau livre, «Ombres portées, ombres errantes», (Éditions du Petit Véhicule) qui fait suite au volume « Le sang étroit » (GRP), Michel Passelergue en effet, reprend ses thèmes favoris, bien conscient du « feu qui sombre » en chacun de nous.

« Et jour après jour noire langue
se vide
à pétrir tant d’oubli, tant d’usure »

Le livre se divise en une douzaine de séquences et chacune se plie à une écriture qui exige beaucoup du créateur afin d’aboutir à un juste équilibre entre chimie des corps et harmonie des mots du poème.

On pénètre dans l’univers de Michel Passelergue si l’on veut bien admettre ses relations privilégiées avec la science. Le fait qu’il ait été rédacteur en chef de la belle revue, aujourd’hui disparue, de Gérard Murail, « Phréatique », et qu’il s’intégra au GRP (Groupe de Recherches Polypoétiques), est un élément très significatif de sa démarche qui gouverne par la seule authenticité.

« Le drap respire encore
où la lumière secoue
en vain toute son écume »

Proche du « Centre », cette poésie « bouge l’espace » devant le miroir du temps. Ombres et lumières, ici, se confondent.

©Jean Chatard

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Marie-Josée CHRISTIEN / Guy ALLIX : Correspondances, Éditions Sauvages, 130 p. – 13 €

Dans la collection « Dialogue » et sous une couverture signée J. G. Gwezennec, avec le portrait des deux auteurs dessiné par Jacques Basse, Marie-Josée Christien et Guy Allix entament pour nous un dialogue poétique qui, certes, n’a rien de neuf en tant que tel, mais qui apporte, par la qualité des intervenants, une vision originale de la Poésie d’aujourd’hui.

Marie-Josée Christien a fondé la revue « Spered Gouez / L’esprit Sauvage » en 1991 et participe activement aux diverses manifestations de la ville de Carhaix, en Bretagne.

Quant à Guy Allix, outre la dizaine d’ouvrages poétiques publiés, il se produit sur scène avec le pianiste Olivier Mélisse dans le groupe « Glenn Mor ».

Tous deux ont la fougue des amateurs et la maîtrise des seniors. Ils ont de la Poésie une haute conception. Ils ont de la poésie une conception qui tend au dialogue et à l’échange dans la générosité de l’être humain.

Comme toujours dans ce genre d’exercice, la différence entre l’un et l’autre enrichit le propos et c’est un grand plaisir d’assister à leurs joutes aussi amicales que constructives.

©Jean Chatard

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Jacques TORNAY : Gains de causes (L’Arrière-Pays, 1 rue de Bennwihr, 32360 Jégun)

Une gravure originale de Claudine Goux accompagne les exemplaires de tête de cet ouvrage de Jacques Tornay qui, dans la cinquantaine de pages nécessaires à l’épanouissement de son œuvre présente, s’attarde avec une complaisance constructive sur des faits anodins qui, sous l’impulsion du créateur deviennent des événements essentiels.

«Quand la nuit s’assied à nos côtés
dans le noir quelque chose toujours s’élance et pour finir nous rencontre.»

Les vers, à l’image des gestes, sont ici à l’échelle humaine et la sophistication n’est pas une question de forme mais de fond, d’intime. Jacques Tornay avance dans le vaste domaine poétique avec cette assurance propre aux hommes de bonne volonté dont la simplicité naturelle n’affecte en rien le travail syntaxique.

« Je pressens un bonheur dans l’écheveau incandescent de la broussaille en août aux alentours de quinze heures,
et l’éternité qui trottine jusqu’au bout de l’étang pour en revenir
imprégné d’une odeur d’algues fraîches.»

« Gains de causes » entrouvre les portes, déplace les ombres pour mieux montrer les richesses d’une nature aux aspects multiples dont l’être humain dispose sans en être toujours conscient. Les poètes, mieux que bien d’autres, savent unir les gains que leur apportent les causes en marchant allègrement dans la clarté des textes.

©Jean Chatard

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Jean-Claude TARDIF : La Nada (Nouvelles pour l’Espagnol), Le Temps qu’il fait, 31 rue de Segonzac, 16121 Cognac cedex – 96 p. – 15 €.

Partagé entre prose et poésie, Jean-Claude Tardif dispose d’un éventail assez vaste pour s’affirmer dans l’une comme dans l’autre de ces disciplines et cela nous vaut alternativement la publication de poèmes (« Dans la couleur des merles » – LGR – , « À contre-fruits » – Éditinter –, « Les Tankas noirs » – Rafael de Surtis –) et celle de nouvelles et de récits (« L’homme de peu » – La Dragonne –, « Louve peut-être » – La Dragonne – et aujourd’hui : « La Nada »).

Avec « La Nada », Jean-Claude Tardif semble régler des comptes avec ses origines et c’est, dès l’abord, une saisissante photo de Robert Capa qui orne la couverture de ce superbe petit ouvrage. On sait, dès lors, que les thèmes abordés seront I’Espagne, le peuple espagnol, la guerre, l’enfance, peut-être…

On ne peut oublier ce visage, ce regard dur et volontaire que les six nouvelles de Jean-Claude Tardif font revivre au gré de la sensibilité et des souvenirs. Si l’on y trouve l’ombre superbe de Louis Guilloux et celle de Lény Escudero, ces nouvelles sont surtout construites autour de silhouettes anonymes et de mélancolie.

Ces nouvelles, par leur simplicité narrative, rejoignent l’espace secret où la mémoire se fait légende, où la réalité épouse chaque phrase, chaque mot, chaque silence. Le passé, ici, devient tangible et prend place dans l’histoire du peuple qui souffre et combat afin que les hommes et les femmes de l’avenir s’éveillent à l’amour.

Chaque livre de Jean-Claude Tardif est un petit bonheur d’intelligence et de talent. « La Nada » ne faillit pas à cette règle.

©Jean Chatard

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Claude ALBARÈDE : Un chaos praticable, peintures d’Alain Dulac, (éditions L’herbe qui tremble, 25 rue Pradier 75019 Paris).

La pratique du poème de Claude Albarède nous a habitués à cette manière sensible qu’a le poète de creuser son poème comme on pénètre la matière du monde, à cette manière si particulière de faire surgir les blessures et les douleurs humaines en écho à celles trop nombreuses de la planète.

Son nouveau recueil, « Un chaos praticable » nous semble avoir atteint des zones de non-retour. Claude Albarède nous offre ici des poèmes d’une rare intensité où chaque mot coïncide avec le sens que le poète pressent de son dire.

La forme adoptée du poème en prose nous semble réfléchir exactement le sens de ce qui est donné à voir et à découvrir et son rythme, intimement lié aux pas du locuteur, l’accompagne dans ces chemins, sentes, et errances multipliées au travers du Causse ardéchois, lieu d’origine du poète.

« Cette marche ardente » ne conduit pas seulement à la finitude malgré les ruines et tous les précipices rencontrés, elle conduit vers un chaos, « Un chaos praticable » car générateur d’un nouveau monde, tout au moins dans l’esprit du poète. Marcher, avancer car « il te faut trouver l’homme interminable » jusqu’à « la pesée du couchant »

Le poète s’interroge et interroge le monde. Suivre un chemin de terre c’est pour lui suivre un chemin d’humanité, approcher des maisons habitées, ressentir les battements des vies toutes proches. « Un bout d’affection avec les fleurs » surgit avec beaucoup d’émotion dans le poème afin de le partager avec la nature et ceux à qui il n’est pas donné de pouvoir l’appréhender.

Albarède parle du monde avec amour, un amour tremblant, comme le brin d’herbe, comme les pierres (Guillevic n’est jamais loin) mais un amour d’autant plus tragique que le poète sait comme tout être humain que tout doit disparaître. Alors il lui faut devancer le chaos, croire en une sorte d’éternité, croire au-dessus de tout qu’il y a de « Possibles futurs » malgré que : « Comme des mots qui n’ont pas fait poème les ruines n’en finissent plus… »

Mais une chandelle reste toujours en veille sur les chantiers poétiques d’Albarède, une petite flamme qui éclaire des sentiers encore praticables au milieu de ronciers épineux, de contre-pentes et d’à-pic qui l’appellent à toujours confronter ses mots à la pierre, à attiser les feux du camp, pour retourner chaque matin à la source. Cette source que nous espérons intarissable.

Les peintures d’Alain Dulac accompagnent très justement les poèmes d’Albarède dans un jeté de pierres, d’entremêlement de racines, de big-bang praticable lui aussi, dans ses douceurs et ses violences. Tracés du peintre et du poète cheminent sur les sentes éclatées du monde, à l’infini de l’approche plus concrète de son devenir.

©Monique W. Labidoire

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

Henri VANDEPUTTE : Lettres à Félix Labisse 1929-1935, édition établie par Victor Martin-Schmets, avant-propos et repères chronologiques par Jean Binder, (244 pages, 25 €. Éditions Rafael de Surtis, 7, rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel).

Henri Vandeputte a approché Utrillo, Modigliani, Apollinaire, Marie Laurencin, Picasso. Il a défendu Zola au moment de son célèbre procès de février 1898. Il fut cité comme témoin à décharge au procès d’Henri Guilbeaux accusé d’anarchisme. Il a correspondu avec Gide, Max Jacob, Claudel, Francis Jammes, Henri Ghéon, Maeterlinck, Mallarmé. Il a rencontré Mistinguett, Chaliapine. Spilliaert et Labisse ont peint son portrait. Il fut l’ami d’Ensor, de Ghelderode, de Crommelynck, de Paul Neuhuys, de Max Elskamp. Il a fondé et dirigé quatre revues auxquelles collaborèrent Camille Lemonnier, Verhaeren, Gide. Il a collaboré lui-même à plus d’une centaine de revues et de journaux. Sur le plan matériel, il est devenu l’un des principaux actionnaires des Palaces d’Ostende. Il a accumulé de fabuleuses collections. Il fut riche, puis pauvre, parce qu’il finit par tout perdre, victime de son addiction au jeu et de la crise de 29. Sur le plan professionnel, il fut commerçant, éditeur, professeur, agent de publicité, secrétaire de casino, journaliste, directeur de galerie d’art, libraire, bouquiniste, mais avant tout poète, mais aussi romancier, critique et chroniqueur. Il servit de nègre à Willy et écrivit des romans populaires sous différents pseudonymes. Né à Bruxelles en 1877 et mort à Ostende en 1952, Henri Vandeputte, cet écrivain belge d’expression française, est aujourd’hui méconnu et oublié. Personnalité hors du commun ; écrivain qui s’est toujours tenu à l’écart des écoles littéraires, les traversant sans adhérer à aucune, Henri Vandeputte ne méritait pas le purgatoire. Victor Martin-Schmets a consacré de nombreuses années à l’en tirer, notamment avec sa monumentale édition des Œuvres complètes de Vandeputte (éd. Tropismes) en douze volumes (près de 6000 pages). Cette édition est aujourd’hui épuisée, mais Victor Martin-Schmets, n’en poursuit pas moins son travail sur le poète. Avec le précieux concours de Jean Binder (éminent spécialiste, nous le savons, des œuvres de Félix Labisse et de Lucien Coutaud), il publie aujourd’hui, dans une très belle édition, avec un superbe cahier iconographique en couleurs, les lettres de Vandeputte au peintre Labisse ; lettres qui témoignent d’un âge d’or (celui d’Ostende, la « reine des plages », ville cosmopolite du début du XXe siècle) que la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale allaient faire disparaître. Ces lettres sont un témoignage non négligeable sur l’essor et les débats artistiques de l’époque, et bien sûr à propos du poète Vandeputte, du peintre Labisse et de leur entourage.

©Karel Hadek

Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011