Lionel RAY : Souvenirs de la maison du temps, 100 pages, éd. Gallimard, 2017 – 14 €.

Sous ce titre dostoïevskien, Lionel Ray nous invite à partager son regard rétrospectif, à la fois faste et mélancolique, porté sur le temps de la vie. Et l’on devine qu’il le fait, cette fois, à partir d’un lieu qu’il a su atteindre – lieu en marge – par une prise de distance nouvelle. La confrontation au temps, cardinale chez Lionel Ray, n’est plus ici corps à corps sans merci avec le sphinx du quotidien ; le moment serait-il venu de tirer leçon du temps – dont le poète avait déjà noté dans Nuages, nuit (1983) : « Le temps est un savoir » – et de regarder, vers l’arrière, le visage de cette maison de vérité qu’il avait su, dès Pages d’ombre (2000), maçonner de sa propre parole ?

Avec les mots tu as construit
une maison mentale la maison du temps
masse de nuit qui pense à voix haute
et que traversent des regards jadis aimés.

Telle est cette « maison », comme elle fut habitée et que peuvent à nouveau visiter les « souvenirs ». La visite n’est d’ailleurs guidée que très librement, à travers cinq parties du livre que différencient leurs « registres », plutôt que leurs « thèmes », au sens musical de ces deux termes : Sous l’orchestre des astres – « Grand âge… » – La cour aux tilleuls – Le ciel bascule – La neige du temps.

Les poèmes de la suite Sous l’orchestre des astres donnent au plus haut point le sentiment d’avoir été écrits à partir de ce lieu distancié que nous venons d’évoquer et où nous sommes mis à l’écoute d’une mémoire située, sinon hors du temps, du moins dans la marge d’un temps expiré. Ce temps-là « nous avait oubliés » et le poète s’y retrouve « visiteur oublié d’une imaginaire nuit ». Dans le poème intitulé « Mémoire », le poète, « entre le
possible et l’impossible/ Cherchant une improbable clé
», ne peut retenir ce cri qui semble tomber d’un temps sorti du temps :

Je vous salue mes terres de l’au-delà des jours
Je vous salue d’entre les étoiles et des champs dévastés.

Et nous voici placés dans un entredeux, retranché d’une vie qui s’éloigne, mais anuité aux abords innommés d’une mort devinée :

Ici repose ma poussière future
Ici on marche au ralenti
J’y suis j’y suis déjà
Mon autre monde s’appelle « dormir »

Nuit donc et rien d’autre que « la maison du temps/ Le visage pur de l’absence/ Le silence de mémoire/ Un livre de papier blanc ». Et, comme « paraphe silencieux » que le poète finit par déchiffrer, il découvre ce qu’il reste à envisager : « le temps désassemblé ».

Tandis qu’une série de sept poèmes, « Grand âge… », placée sous l’invocation du Saint-John Perse des Chroniques, enchaîne le poème à « l’hiver lieu d’effroi lieu final », là où toute chose tombe sous « ce regard de bout du monde », là où « nous vivons de mots/ Oubliés et même l’ombre est absente », la séquence suivante, « La cour aux tilleuls » rassemble dix-neuf poèmes que l’on trahirait gravement à les ranger sous l’appellation réductrice de « souvenirs d’enfance ». Ils le sont en effet mais, à la fois, tellement plus et tout autre chose : l’immersion retrouvée dans le cours imprévu d’une vie qui « ne comptait ni les jours ni les années », qui connaissait « Des soifs sans limites des fêtes des chemins grands ouverts/ Et des dieux qui interrogent », tout ce qu’une heureuse mémoire peut, à partir de l’enfance, faire un très court instant scintiller, dans l’âme livrée désormais à « l’absence », de ce qui fut, en dépit de tout, « cette royauté furtive// Ces ravissements ».

Lionel Ray fait alors appel, pour une suite de cinq poèmes sous le titre Le ciel bascule, à son « double » nommé Laurent Barthélemy, ce poète-miroir qu’il s’est suscité depuis une dizaine d’années, à la fois, comme il l’a indiqué lui-même, pour lui rester intimement lié mais aussi pour se placer, par lui, à une nouvelle distance de sa propre mélancolie et pouvoir explorer le « savoir muet des choses », le « théâtre de l’anonyme ». Aussi l’apport de « L. B. » à ce nouveau livre le charge-t-il d’une étonnante richesse d’images mémorielles jaillies dans un automatisme partiellement revendiqué, en cinq poèmes néanmoins d’une facture parfaite, et d’un plaisir de lecture particulièrement vif.

Le livre s’achève avec les vingt poèmes de La neige du temps. Vingt poèmes partis à la recherche, chacun à sa manière, d’un incertain détroit pour sortir du temps et, en quelque sorte, remplacer le temps : serait-ce ce semblant de « résurrection », « Dans l’attente vaine d’un futur antérieur » ou « la germination/ Enfin d’un éternel sommeil » ? N’est-ce pas plutôt cette nouvelle « frontière » qu’il reste à explorer ?

Inventer une fin un nom de source
Et qui signifie plus qu’un lieu :
Une approche un passage un regard.

Mais le temps résiste, « se retourne », replace à nouveau le poète au cœur de l’enfance (« Une école l’encre et la craie le tableau sévère ») :

Ainsi parmi les choses périssables
Nous étions cœur à cœur face à l’infini
Le Temps était venu s’asseoir à notre table

Nous parlant à voix basse
Ai-je vraiment grandi ?

Façonnés que nous sommes par le temps, même si toujours en quête d’autre chose qui puisse nous éclairer, alors que nous restons « Incertains de nous-mêmes », nous nous trouvons finalement privés de l’issue recherchée. Ce livre fascinant, où triomphe la Mémoire, nous garde pour séjour ce lieu originel où se tressent des mots « Qui disent la splendeur des neiges/ et des étés d’antan ».

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 44, 2nd semestre 2017.

Lionel RAY : De ciel et d’ombre, avec des dessins de Julius Baltazar (Al Manar, 2014).

Il y a sans doute peu de poèmes qui, lecture achevée, vous procurent le sentiment d’avoir été profondément enseigné, sans dogmatique certitude, mais par l’émotion mystérieuse ; enseigné par le doute et les chemins obscurs, par les méandres de la mémoire, par la douleur et par le manque. Poèmes qui vous donnent – autant et peut-être plus que ne le pourrait le prophète, le sage ou le philosophe – un pouvoir de lucidité pour questionner sans fin l’absence, « toujours recommencée ». Poèmes qui laissent au fond de l’âme la plus haute fortune qui soit : la richesse du dénuement. C’est à ce rang que nous croyons pouvoir placer nombre de textes du dernier livre de Lionel Ray, De ciel et d’ombre, et tout particulièrement les trois premiers de l’ouvrage, « Viatique », « Qui es-tu ? » et « Les mots sont nos miroirs ».

Le monde est mon lieu, dit le poème. Ainsi débute « Viatique », imageant avec l’architecture des montagnes, le haut degré d’opacité des choses, qui contamine l’émotion elle-même, devenue chose parmi les choses, entre lesquelles s’écoule le poème, onde héraclitéenne, rivière [qui] passe avec les mots, toujours autre et toujours la même. Mais ce poème, s’il passe, est aussi celui qui demeure. Et c’est : Dans le souffle et la mesure, Dans le sacre et l’accident. Et c’est surtout : Au plus fort du silence ; et à l’image même de la vie humaine :

Laissant à l’horizon de soi pas même une forme vide
Sauf cette poussière de mots cette dentelle
Obscure qui a pour nom « souvenir ».

Dans « Qui es-tu ? », se retrouvent des intuitions qui ont traversé toute l’œuvre de Lionel Ray : le voyageur immobile/ que je suis et que je ne suis pas fait écho à ces vers de Pages d’ombre : Peut-être n’es-tu rien que le rêve/ de quelqu’un qui n’existe pas. De même,

Alors que sans vertige
Sur la plus haute branche
L’oiseau du Temps
Regarde

apparaissent les stigmates de cette lutte contre et avec le temps qui caractérise si bien la poésie de Lionel Ray : Tu es partout et nulle part/ Tu n’es personne tu n’es rien se perçoit comme résonance de Syllabes de sable où, Séparé du lieu — de toute parole, le poète constatait : Tu n’es personne, d’où se déduisait que rien non plus n’existe sinon/ l’abîme du rien.

« Les mots sont nos miroirs », dit maintenant le poète qu’obnubilent surtout Les mots qu’on n’a pas dits… La voix des endormis et ses Phrases… orphelines et le silence des violons froids. En dépit de tout, se poursuit le creusement de la connaissance par le poème, et celui-ci demeure afin que l’on cherche encore/ Le feu qui reste// Et l’autre ailleurs le ciel du dessous.

Dans le jeu du temps travaille la mémoire, puissance totalisante certes (tout est mémoire, est-il écrit dans « Viatique »), mais aussi (dans le poème « Visage d’avant… ») pays absent ou encore drapeau de silence étonné. Et d’ailleurs le poète en a connu les limites : Je n’oublie rien et rien ne ressemble, constate-t-il dans le poème intitulé « Adieu, dit le corps… ». L’ici où nous a transportés la mémoire est un adieu d’au-delà/ du voyage, façon de faire entendre à quel degré d’énigme peut atteindre cet ici où nous sommes rendus : ici est l’autre côté/ de toute question.

Pourtant, avec la troisième partie du livre, « La lumière du noir », c’est encore à la mémoire – et à son double, le pur oubli – qu’il appartient de nous rendre à nous-mêmes (Aucune ombre/ ne fait écran/ tu es proche de toi… Ce qui s’efface en toi/ bientôt/ te ressemblera), mémoire qui aiguise, épure et simplifie :

Mémoire creuse,
je ne suis plus que moi-même
solitude comme une île
ou vêtement.

Et la route mène
plus loin que le vent.

Car Langage est horizon, proclame le dernier poème ; horizon où, se retrouvant soi-même et Promesse perpétuée, le poète se découvre en destination, en partance vers/ un soleil mort… vers tout ce rien impérissable/ infertile et souverain. Vers un après, nocturne et paisible, oiseau d’une seule note.

Dirions-nous que battent ici les ailes de l’émotion et d’un étonnement quasi métaphysique ? Lionel Ray, par un vrai regard en soi-même, les a ouvertes sur les hauts lieux de son livre.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 39, 1er semestre 2015

Richard ROGNET : Dans les méandres des saisons, suivi de Elle était là quand on rentrait, Gallimard, 2014, 14,50 €.

On n’imagine guère de lecteurs qui ne soient profondément touchés par un livre comme celui-ci : après Le promeneur et ses ombres, Un peu d’ombre sera la réponse et Élégies pour le temps de vivre [[Tous ces livres aux éditions Gallimard]], le poète poursuit, en effet, un chemin de mémoire dont ce nouveau livre semble accentuer la torturante douceur. Et l’on se dit, chacun pouvant faire sienne l’émotion vraie que dégagent ces poèmes, que ce qui nous a si longtemps – « chariens » ou autres – tenu lieu d’exigence, à savoir « l’impersonnel », soudain se relativise singulièrement. Richard Rognet deviendrait-il, livre après livre, le poète élégiaque inespéré de notre temps ?

Car c’est bien d’une Arcadie personnelle revendiquée que s’élève la voix du poète (Mon univers est là, autour de la maison, dans/ les saisons qui se succèdent […] Mon univers/ est plein de voix qui s’entretiennent avec les/ soupirs des montagnes et le souffle des champs) ; rien pourtant d’une retraite où se masquerait le malheur humain : le poète touche du doigt le désastre, voici// les premières fusillades ; on s’effondre, on rampe,/ la mort boit, comme un ivrogne forcené, le sang/ de ceux dont les chemins furent pourtant les mêmes. D’un ordre différent apparaît l’abri que trouve le poète en son pays, au sein de la somptueuse nature vosgienne : j’attendrai, sous le remous des branches,/ que la vie qui monte du sol s’empare de// la mienne et se retire en moi […] j’irai au-devant de la nuit […] j’épouserai le temps et l’âme des étoiles. Il veut ainsi affermi[r] la plénitude du présent […], l’arracher aux griffes du passé, mais ceci, dans la forme paradoxale d’un oubli tout à la fois ému, nourri et combattu de mémoire : Bien des gens que j’aimais ont laissé dans/ ma vie d’énormes fondrières où je crains chaque/ jour de sombrer. Non, je n’effacerai pas, dans// mon carnet d’adresses, le nom de mes disparus […] Au nombre de ces disparus, l’enfant même que fut le poète (Qui donc es-tu, enfant secret, dans la nuit de/ ma mémoire ?), mais aussi la saison passée, ce dernier été que l’on cherche vainement sous la neige fraîche : on est orphelin des journées dont la lumière// grisait les oiseaux et les fleurs, et surtout/ de ces hautes transparences qui filent parmi/ les branches et qui ressemblent tant aux cris/ poignants des souvenirs.

« On est orphelin… » : entre le deuil et la mémoire et contre le sentiment de solitude et d’abandon, c’est l’autre et moi-même qu’il faut retrouver, avec, sous la/ glycine en fleurs, la place du silence, celle/ des songes et celle de ma joie de t’attendre, et susciter ainsi la lisibilité du monde dans le rappel d’un ancien sourire. Tout le poème semble en recherche d’un asile maternel – les flancs apaisants de la montagne/ bleue – quand, dans le temps même de son écriture, la mère du poète vient à s’éteindre. Richard Rognet composera, dans les mois qui suivront la mort de sa mère, une suite de trente-trois poèmes qui, assurément, sont au nombre restreint des plus émouvants chants d’amour. Cette suite ferme le livre sous le titre Elle était là quand on rentrait :

Ta mort, comme un grand cri, explosa dans mon
corps, et je la porte en moi, ta mort, je
l’apprivoise, ainsi qu’un myosotis apprivoise
le jour
[…]

[…] Et je regarde entre mes doigts la
place de l’absence, comme on regarde, le soir,
l’endroit laissé vacant par une fleur éteinte.

Le deuil humain s’immerge dans le flot de la vie ; sous les couches de la mémoire, le monde proche, les êtres de la nature, enfantent les signes qui font que l’écriture, ici d’une rare limpidité, vient au plus près du manque et de la plénitude.

Un grand et beau livre – à notre avis l’une des œuvres poétiques les plus achevées de la production actuelle.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 38, 2nd semestre 2014.

Richard ROGNET : Élégies pour le temps de vivre, Gallimard, 2012, 13,90 €.

De tous les livres de Richard Rognet, nous parvient, sous l’émotion, une voix toute personnelle, dans le registre de l’âpre et du voilé, quelque chose comme un rayon dans l’obscur, que renvoient les facettes d’une âme illuminée. L’unité de cette œuvre tient à la fois à l’élan du vivre et au désir de se surmonter pour un inaccessible. D’un ouvrage à l’autre, l’écriture change, l’ascèse produit des couleurs nouvelles sans briser jamais la continuité du parcours. Le poète a médité successivement le lien d’abîme entre vie et mort (Le Transi et Je suis cet homme), le détachement des amours (Recours à l’abandon) ; il s’est livré à l’imprécation ironique, même à la dérision (L’Ouvreuse du Parnasse, Seigneur vocabulaire, Belles, en moi, belle) ; il a laissé enfin cheminer, sous un apaisement de pure apparence, la passion d’une mémoire totalisante (Dérive du voyageur, Le visiteur délivré, Le promeneur et ses ombres et Un peu d’ombre sera la réponse).

C’est ce dernier territoire que viennent habiter les poèmes si justement intitulés Élégies pour le temps de vivre ; et c’en est bien le climat qu’ils prolongent autour d’un lecteur dont toute la sensibilité se trouve soudain mise en éveil.

Paradoxe de ce livre : inspiratrice pourtant – provocatrice essentielle de ces poèmes –, si envahissante est ressentie la mémoire, qu’il faut, dès l’invocation liminaire (Ne reviens pas, les retours nuisent au temps/ de vivre), conjurer le personnage mystérieux qu’elle enfante (celui qui résiste en moi,/ sous les pierres ensevelies sous/ d’autres pierres) ; par un nouvel usage de la parole (défaire/ chaque mot et se noyer en lui), il faut désapprendre/ qui je suis […] errer jusqu’à l’entrée/ d’une maison où je n’attends personne. Car la mémoire est sans pitié :

Quoi donc, avec le temps,
s’est mis entre nos corps ? Quelle
pauvreté du cœur ? Quel immense
chagrin du fond de la mémoire ?

Sans pitié aussi, la confrontation avec toutes les amours qui ne/ seront jamais que des traces de fleurs ; et ce questionnement :

Et moi, si près de toi, qui suis-je ?
qui m’obsède ? Ce qui reste de l’homme
après qu’il s’est enfui ?

Sans que la coupure soit tout à fait nette ni soudaine, elle se produit vers le milieu du livre, à la faveur d’ailleurs du retour progressif d’une « forme fixe », bien sûr relativement permissive (que l’auteur avait utilisée déjà dans Je suis cet homme), la coupe du sonnet, qui domine entièrement la seconde moitié des pages. Ce versant du livre est celui d’une paix, certes par moments cruellement rompue (cette photo retrouvée par hasard, entre deux magazines, au grenier), mais reconquise de patience obstinée :

Le long de la rivière, dans le soir apaisé, tu
remontes vers la forêt où t’attend la clairière
toujours éveillée, la clairière aux ombres,
ancestrales, celles que tu portes en toi, mais

qui, en même temps, perdure là-haut, avec des
douceurs de mousses chatoyantes, de pierres franches,
de plumes perdues par les oiseaux, d’insectes
mêlés aux poussières du temps, […]

Un homme est là, parent d’un monde proche qui peut lui rendre l’innocence du souffle et le calme du sang, lui faire entendre la leçon d’humanité immédiate des oiseaux complices de la lumière, celle des arbres et des plantes (Chers crocus, tendres flammes…), pour le réconcilier avec lui-même dans son propre langage. Et ce n’est pas la moindre réussite de ce livre, profondément troublant et fascinant, que d’avoir su, avec tant de bonheur et de simplicité, dans une langue pure, affranchie des tiraillements idéologiques du moment, parcourir ce chemin de la vérité en soi-même.

Un bel équilibre : intelligibilité totale et mystère préservé. À notre avis, un sommet de poésie. À lire d’urgence.

©Paul Farellier

Note de lecture in revue Les Hommes sans Épaules, n° 34, 2nd semestre 2012.

Alba ROMANO PACE : Jacqueline Lamba, peintre rebelle, muse de l’amour fou, traduit de l’italien par Pascal Varejka, Coll. Témoins de l’art, (320 pages, 23,50 €. Gallimard, 2010).

Jacqueline Lamba (1910-1993) est la jeune femme qui, une nuit, décide d’aller à la rencontre d’André Breton, ainsi qu’un chapitre de L’Amour fou en témoigne. Pendant la Nuit du Tournesol, le 29 mai 1934, Jacqueline Lamba provoque sa rencontre avec André Breton au Café Cyrano de la Place Blanche. « Je l’avais déjà vu pénétrer, écrivit Breton, deux ou trois fois dans ce lieu : il m’avait à chaque fois été annoncé, avant de s’offrir à mon regard, par je ne sais quel mouvement de saisissement d’épaule à épaule ondulant jusqu’à moi à travers cette salle de café depuis la porte… Ce mouvement, que ce soit dans la vie ou dans l’art, m’a toujours averti de la présence du beau. » Avec lui, elle flâne jusqu’aux premières lumières du matin dans un Paris enchanté. Quelques mois plus tard, elle devient sa femme, la mère d’Aube, unique enfant du poète. Breton dédie à Jacqueline ses œuvres L’Amour fou, L’Air de l’eau, Fata Morgana. Muse de l’écrivain et des photographes surréalistes, Jacqueline Lamba est surtout, et tout d’abord, une artiste d’un talent remarquable et d’une exceptionnelle sensibilité. Dans sa peinture se reflètent le courage et la passion d’une femme scandaleusement belle et rebelle qui a su se révolter contre les valeurs conservatrices de la société, en vivant toute sa vie dans l’art et pour l’art. Elle a été en contact avec les plus grands artistes et intellectuels du XXe siècle : Antonin Artaud, Claude Cahun, Marcel Duchamp, Max Ernst, Frida Kahlo, Dora Maar, Picasso, Diego Rivera, Jean-Paul Sartre, Trotsky et beaucoup d’autres. Elle a vécu à une époque de grande effervescence artistique, littéraire, révolutionnaire. De Paris à New York, du Mexique à la Provence, de Marseille, où elle se réfugie à la villa Air-Bel avec d’autres intellectuels de l’Amérique du nord, où elle a fait plusieurs séjours avec son deuxième mari, le sculpteur américain David Hare. Jacqueline Lamba traverse des lieux et des moments fondamentaux de l’histoire. Protagoniste du passage du sur-réalisme à l’expressionnisme abstrait américain, son art, comme sa vie, est avant-gardiste, lyrique, provocateur, car comme elle l’écrit dans son Manifeste de peinture, Jacqueline Lamba a toujours vécu et peint « au nom de la liberté et de l’amour ».

©Karel Hadek

Note de lecture, in revue Les Hommes sans épaules, n° 32, 2nd semestre 2011

GUY RIOLLE : LISIÈRES, Sac à mots éditeur, 12 €.

« Lisières » est une sorte de traité spirituel où Guy Riolle nous enseigne comment affûter le regard jusqu’au moment où il rejoint l’intériorité, comment aiguiser l’ouie jusqu’au mystère.

Cette sensibilité à la vie secrète sublime les perceptions vitales:

« Le sang en moi
m’est une lampe
un feu qui tremble
et qui tisonne ».

Le vital est aussi ce « tortillon de vie » qui deviendra un arbre immense. Quant à la plénitude intérieure, elle naît de l’épreuve traversée:

« Absent
jusqu’à la présence parfaite
de l’instant ».

Entre le silence et le bruit du monde et du corps, et par la volonté de rejoindre « l’indicible de vivre », se crée un sens intime de la mélodie.

Guy Riolle sait que l’absolu ne se regarde pas en face. Il a donc appris à en deviner les voies et les manifestations:

« Fissure sans lueur
cette absence m’éclaire ».

Au bout de ce chemin, il trouve le visage du Christ:

« Tu n’en as pas d’autre
que celui de l’Homme supplicié ».

Éprouvant la vie jusqu’à l’usure, celle dont naît le sens, cultivant l’affût d’un jardinier ou d’un météorologue de l’âme, Guy Riolle recherche la fécondité sublime, dont l’emblème est l’alouette:

« Ou bien, dissoute dans l’apothéose du zénith,
survivra-t-elle seulement par l’ombre de son cri, tel le poète ».

©Gilles Lades

Joseph ROUFFANCHE : EN LAISSE D’INFINI. Éd. Rougerie.

C’est un autre Joseph Rouffanche que nous dévoile En laisse dinfini. Auparavant, la force voulait assumer tout l’homme ; la jubilation parvenait à juguler la nostalgie. Ici, l’ouvrier du vers fait place au pèlerin de soi-même : recueillir, examiner, célébrer, mais célébrer sans faste, avec de la piété pour la chose naguère rencontrée, qui a fait demeure dans l’esprit, et signifie définitivement :

« La rivière était basse et saintement coulait ».

Beaucoup de poèmes, d’étendue modique, prennent le parti d’une humble récolte, mais sur le fil du plus précieux :

« Bruits de passereaux
les fontaines
».

Recueillir le sel des jours ne va pourtant pas de soi. Un doute brutal assaille le poète :

« Que va-t-il devenir dessaisi de mémoire ? »
……….
« Interdit pour jamais l’accostage d’Éden. »

Et même : « C’est devenu ce rien ». Pourtant le regard se relève vers « le cher gris à jour de nos ciels ». Chemin faisant, les choses, d’instinct, rejoignent leur double infini ; telle plainte précise d’oiseau devient la voix intérieure. La vie, parcourue du côté du silence, devient un hymne spirituel à l’invisible:

« Dans un pré sans personne
rejoindre la tendresse
en habit de merveille
».

©Gilles Lades

in revue Friches, n° 73, hiver 2000-2001.

Claude RENARD : Les Mauvaises rencontres (L’Arbre à paroles)

Avec «Les mauvaises rencontres», on découvre le poète Claude Renard, né en 1926, qui publie un recueil d’une centaine de pages, dont la maturité poétique étonne et enchante. Livre dense que celui-ci où l’auteur met en scène son expérience de la vie et son amour de la syntaxe. Les mots y sont choisis pour leur verdeur ou leur cadence. Les hommes y sont mortels et portés par le temps, ce temps « qui monte aux chevilles » et envahit tout, de l’espace et du chant.

Utilisant la rime ou le poème en prose, l’anecdote ou la besace aux souvenirs, Claude Renard fait preuve ici d’un sens aigu de l’art poétique. Sans être précieux ou redondant, il utilise des mots charnels capables d’évoquer les rares embellies de l’inspiration avec force et talent. On sent dans ces textes un amour certain pour la formule avec, en cadeau, l’indispensable « vécu » à l’origine de chaque poème. « Des corbeaux tout à fait démodés mais bons calligraphes jettent négligemment sur la neige un brouillon de légende tout mâchuré de brume et de pluie ».

Magritte et Ensor sont conviés à la table du poète avec cette simplicité magique que l’on accorde aux plus grands. L’humour, un humour quelque peu désenchanté, s’affirme de page en page, mais Claude Renard sait voir au-delà de l’évidence, « dans le coin droit du paysage »… «… deux amants témoins heureux du grand naufrage ».

©Jean Chatard

Note de lecture in Les Hommes sans épaules, n° 21, premier semestre 2006.

Raúl RIVERO: Souvenirs oubliés. Poèmes traduits de l’espagnol (Cuba) par Gabriel Iaculli. Préface de Guillermo Cabrera Infante (Gallimard, 12 €).

Raúl Rivero a été condamné à vingt ans de prison pour «actes contre l’indépendance ou l’intégrité territoriale de l’Etat», en fait ce sont ses écrits qui ont déplu vivement à ses censeurs. Les poèmes de Souvenirs oubliés, sans doute écrits au secret, appartiennent à ceux qu’il faut lire par transparence, même si, parfois, les allusions sont claires, même si la condition douloureuse du poète que n’abandonne pas l’espoir n’est jamais occultée. L’écriture maîtrisée ne laisse pas moins percer l’émotion. Contrairement au titre, les souvenirs qu’évoque Raúl Rivero ne sont pas oubliés mais présents dans nombre de poèmes. Dès lors, faisant retour sur lui-même ou donnant cette impression – comment vérifier ? – le poète dit ce que fut un passé dont il est désormais coupé: les figures féminines transparaissent, révélatrices de l’amour, la voix se brise, toujours détentrice d’une force, d’un élan qui entraînent le poète au-delà de sa réalité quotidienne: «Mais je suis sûr que le jour / Où je frapperai à la porte / D’une maison quelconque / A Alcalá de Henares ou à Séville, / A Sonora, Bailén ou Michoacán, / Ce sera elle, Violeta, / Qui viendra ouvrir.» Mais les femmes, l’amour ne constituent pas la seule thématique de ce recueil. Certains poèmes sont conçus comme des moralités et les liens avec la réalité de ce monde sont là pour en dénoncer les travers. Ainsi s’élève la critique des biens matériels: «Je plains les hommes / Qui ont beaucoup d’or», conclut Raúl Rivero dans un poème. Le recours au symbole constitue aussi un moyen pour faire passer un message, comme la fugacité des rêves que véhicule l’art affirme son besoin d’échapper à sa condition.

Dans d’autres poèmes, Raúl Rivero s’en prend ouvertement au régime en place et l’écriture, dans sa retenue, désigne l’ennemi détesté: «Un homme malade et revêche / S’est efforcé / Au long des ans / De se rendre maître du pays / De l’amour, de la haine et du rêve», avant cette conclusion lapidaire et ironique: «Nous allons sans doute en pâtir !» La liberté reste pour le poète le bien fondamental à reconquérir et le poème intitulé «Eloge de l’ouverture» constitue une revendication non voilée: «Avant d’être tenté de claquer la porte d’un geste théâtral / Souviens-toi que les périls sont intérieurs, / Les tumeurs, le voleur, l’assassin, la passion / La folie et la mort. / Laisse cette porte ouverte.» Jamais, toutefois, Raúl Rivero n’exprime sa souffrance: il évoque simplement, avec pudeur, son existence d’homme oublié, parfois aussi l’humour perce, la dérision, procédés qui se changent en une féroce critique d’un régime oppressant: «Il y a d’autres sujets / Que je peux explorer / Sans risque, / Dès aujourd’hui, / Chez moi. / Par exemple: / La vie sexuelle des abeilles, / Le charisme du glaïeul, / Le destin des pierres, / Les notes d’information sur le baiser et / Le concept de liberté / Du bovin en captivité.»

Souvenirs oubliés permet au lecteur de constater le registre varié de Raúl Rivero. Pour lui, la poésie représente un acte au service des hommes, un langage soulignant leurs espérances, dénonçant leurs privations, quel que soit le danger encouru par l’auteur. C’est ce courage qui vaut au poète son actuelle détention.

©Max Alhau

(Note de lecture parue dans Europe, octobre 2004, n° 906)

Matière de nuit suivi de Eloge de l’éphémère, de Lionel Ray, Gallimard.

Pour qui voudrait connaître la démarche de Lionel Ray en poésie et plus particulièrement dans Matière de nuit, il lui suffirait de se reporter à la dernière partie: Eloge de l’éphémère, suite de réflexions sur l’exercice poétique. Au départ, ce qui fonde le travail de Lionel Ray, c’est avant tout la thématique du temps propre à tout homme mais qu’il évoque en des termes exempts de banalité, un temps qui est surtout celui de l’éphémère, «mais aussi il y a de l’inépuisable dans cet éphémère: c’est cela qui est ma visée, l’émotion de l’éphémère», écrit Lionel Ray. Précisément l’émotion domine dans ces poèmes, une émotion alliée à une expression lyrique, grâce à un vocabulaire simple mais combien élaboré, faisant alliance avec les paysages, les éléments. Ce rapport au temps constitue souvent une quête, celle du passé, d’une jeunesse dont le rappel est comme l’espoir d’un retour: «Ah ! si nous nous retrouvons un jour / Par un tiède après-midi d’avril ce sera / Pour nous habiller à la hâte et partir, très loin / Dans la merveilleuse gratuité du silence». D’où cette recherche d’une transcendance du temps avec pour fond une réalité que les mots véhiculent et qui demeure avant tout construction d’un univers intérieur. Pourtant n’est-ce pas l’absence, l’oubli que les mots désignent dans cette perspective de retrouver ce qui n’est plus ? Par le biais d’un vers ample, d’images qui suggèrent cette errance dénuée de pathétique, Lionel Ray souligne ce constat de faillite: «Tu cherches l’horizon et ne trouves qu’un mur, / Le poème est sans pouvoir tout chemin inutile, / Des mots il ne reste plus que ces traces de suie / Sur tes mains trop lourdes tes mains inacceptables». Toutefois il affirme son souhait de construire le poème qui, comme la vie, serait une continuelle naissance. On constate dans de nombreux poèmes un double cheminement partagé entre la lumière et l’ombre, la solitude et l’amour dont il célèbre dans des vers très brefs la présence et les pouvoirs. Cet appel à l’autre qui est un peu lui-même apparaît comme un chant lyrique parfait: «Tu es du temps qui s’accumule / Ma terre simple / Mon livre d’avant la vie / La grande leçon du crépuscule / Ma rive mon château dormant». Mais pareille rencontre n’en rend pas moins criante la solitude que l’écriture n’atténue pas: «La vie / Ne m’a pas grandi / Je reste seul / Extrême / Là sans y être». Aussi dans cette prise de conscience n’est-ce pas vers un ailleurs que se dirige Lionel Ray ? une terre qui signerait son passage, où il rappelle la fugacité de toute existence, où tout être est: «Corps de brume plus léger qu’une / Trace comme une / Preuve que rien n’efface».

Tout au long de ce livre, le plus accompli sans doute de son auteur, où la force de la pensée s’allie à une écriture volontairement simple mais d’une densité, d’une richesse exceptionnelles, s’élabore un itinéraire que chacun de nous emprunte et dont Lionel Ray retrace les principales étapes. Ajoutons que sa conception du temps, de la vie rejoint celle d’une philosophie orientale qui débouche sur le nirvana, c’est-à-dire le rien mais consenti, auréolé de toute la beauté qui le précède et qui donne son prix à une poésie qu’éclaire une lumière intérieure constante.

©Max Alhau

(Note de lecture parue dans Autre Sud, n° 28, mars 2005)