SYLLABES DE SABLE, Lionel Ray (Gallimard, Paris, 1996).

Sur ce chemin de rigueur, de douleur lucide et maîtrisée, où le poète s’est engagé dès son précédent livre, Comme un château défait [[Gallimard, Paris, 1993.]] , le lecteur, confident d’un univers sitôt déserté, sera conduit d’une main douce, fraternelle, très sûre, très pure aussi, en ces Syllabes de sable – un titre à la beauté friable, furtivement allitérative.

Au tout premier de ces cent quarante poèmes d’un ensemble fortement unitaire, apparaissent déjà deux des éléments-clés du livre : la « séparation », tout d’abord (Te voici séparé si profondément/ cherchant en toi-même asile), que le deuil rend manifeste, mais qu’il révèle en même temps permanente dans sa valeur de négativité en quelque sorte originaire. S’y oppose l’irrécusable lumière, l’autre élément, sur lequel il serait possible de chercher un peu d’appui, même s’il paraît d’emblée faible et menacé (jour maigre/ échappé à l’abîme), et qui resterait, dans la dépossession, la dissolution de tout, dans la nuit et jusqu’à la fin du livre – et au delà –, l’allié assez sourdement lumineux pour prévaloir à la fois contre et avec le maître Temps.

Car c’est bien celui-là le vrai rival, le vrai sphinx :

Terrible est le visage du temps
tapi en toi
dans un détour de l’être
et qui attend, prêt à surgir.

Face à cet interlocuteur insaisissable et redouté, Le monde alentour se défait, se résout en une géographie frêle dont on a/ perdu l’usage. Le temps, certes, n’a pas qu’un visage ennemi, et la poésie a connu que nous vivions aussi d’une étroite alliance avec lui : tu savais que nous sommes// Les noms du temps, et qu’il nous rêve et nous construit […] inscrit en nous des questions sans réponses. D’autant que le message ne sera pas perdu que délivrait, fermant son livre, le poète de Comme un château défait : le temps qui se dépose comme une encre invisible dans les paroles, j’ai voulu lui donner une chance, et qu’il persiste dans l’envol et dans la chute, dans la fraîcheur des nouveaux élans et dans la catastrophe. Le temps est mon Icarie. C’est sans doute pourquoi une telle minutie dans le mystère est dépensée pour dire, du temps, les images de la plus délicate simplicité :

sable sur sable l’heure épuise
l’heure au nœud du temps.

[…]
dans le retrait, tu écoutes
se disperser les oiseaux futurs.

Et c’est aussi pourquoi tant de respect se devine dans l’intime approche du poète et de son heure inhabitée, cette heure qui n’a pas eu lieu, qui vient dans l’imminence/ et l’impalpable et, avant de basculer dans l’avenir, mérite d’être nommée temps pur.

Cependant, en nous absorbant, le temps ne fait rien d’autre que nous dérober discrètement à nous-mêmes : L’heure/ cette bouche/ qui t’avale/ – puis une autre.// Ainsi tu te défais/ de toi-même/ sans violence/ sans retour. Comme le temps creuse dans les objets, comme il dépose/ en eux sa parole de sable, il conduit tacitement en nous son ouvrage de sape : sans mémoire, sans voix, ses marteaux/ frappent de grands coups de silence/ en nous et contre nous. D’où le désir d’échapper à ce temps insidieux, de triompher de la quotidienne imposture. Il n’est, dès lors, d’autre recours que de se placer hors de soi-même, dans l’heure vide, l’instant sans poids, l’essentiel retrait et la parfaite absence :

Séparé du lieu — de toute parole,
de tout objet obsédant — retranché
hors de tous et de toi-même.

[…]
Tu n’es personne.

Et, comme il n’y a personne, rien non plus n’existe sinon/ l’abîme du rien. Le poème, dont les pas semblaient s’égarer dans le temps massif, va migrer hors du temps, hors de tout lieu, au lieu nul de l’âme vacante, là où même la mort, cette sœur difficile, cette institutrice (comme le temps est maître), s’annihile dans une vraie mort de la mort, disparaît/ dans son propre écho, […] n’est plus/ qu’un mot insubstantiel,/ secret vide, lieu de nulle part.

Ce livre, pourtant, reste un grand poème de deuil, parole entre les deux rives, en recherche de ce qui a fui parmi/ les oiseaux faibles et le temps étroit, toujours guettant la voix dans le silence […] un visage comme un grain d’ombre. Et pure émotion, si dominée soit-elle :

Tu n’es plus
qu’un nom sans personne
une voix silencieuse
et sans ombre.

Comme un jardin qui n’a
jamais eu lieu,
flamme sans feu,
regard qui s’efface.
[…]
Mon amour ! ma jeune saison
murmurante ! rose
ensevelie dans l’eau cruelle !

Durement enseigné par l’irréparable, à la poursuite de quelqu’un// Qui marche plus loin que soi/ fermant les yeux pour entendre et voir/ La nuit de personne dans nulle voix, le poète éprouve comme des alternances de réel et d’illusion, explore la Maya de la présence et de l’absence, se demande si ce qu’il voit est réellement présent ou ne serait pas autre chose que du temps// Épars, des heures disjointes, s’il peut lui-même exister comme/ le peuplier, une corde ou une crevasse. Au moment où il va s’avouer vaincu dans le jeu métaphysique de l’illusion et de la vérité (tu attendais venant d’ailleurs ta vérité […] La vie qui t’arrive du dehors/ n’est pas la vie […] la vérité depuis longtemps t’a quitté […] et tu te retrouves/ dans l’ignorance de qui tu es), c’est alors que le poème, l’art insensé de poésie, parvient seul, par son intériorité d’aveuglante épée lyrique, à délivrer sa part de vérité :

Le poème lui aussi
se lève,
il s’ouvre vers le dedans,
se déchire.

Ce que nous ne savons pas,
le poème le dit […]

Restent, bien sûr, les questions ultimes (Qui nous attend sur l’autre/ rive ? là où la vie/ et la mort se confondent/ et il n’est plus de lieu), mais n’est-ce pas enfin l’irrécusable lumière, entrevue au départ, qui revient dans le dernier poème, soleil entré dans la chambre, à travers montagne et nuages, son chemin sur la table/ et le papier, […] entre les doigts,// Entre les mots ?

et tu te demandais
si cela qui vibre sur la page était

Du temps, un temps très ancien,
visiteur furtif qui approche à pas feutrés
puis disparaît sans écho.

Ainsi s’achève le maître livre qui pourrait bien devenir l’un de ces repères, très rares, permettant, dans une génération, à tout créateur, humble ou magnifique, de se situer lui-même quand il en a pris la mesure. Qu’elle se développe et s’exprime sur le mode de l’indécision, de l’errance, du questionnement, l’expérience poétique ici révélée n’en est pas moins radicale, comme est admirablement adaptée la forme qui la sert : coupe du sonnet français, respecté mieux qu’en ses lois – en son âme.

©Paul Farellier

(Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 1, 1998)

LE PILLEUR D’ÉTOILES, Claude de Burine (Gallimard, Paris, 1997).

Une voix majeure de l’amour en poésie, amour cosmique au moins autant que charnel, c’est bien ainsi que, dès ses premiers accents, fut unanimement reconnue Claude de Burine. Et l’on voit aujourd’hui qu’en aucun de ses livres récents – qu’il s’agisse de L’Arbre aux oiseaux, paru à La Bartavelle en 1996 et justement honoré du prix Louise-Labé, ou de cet autre très beau livre, publié chez Gallimard : Le Pilleur d’étoiles –, elle n’aura failli à cette fidélité amoureuse. Au contraire, elle ne fait qu’en étendre les territoires et les racines, même si le plus souvent maintenant ils se partagent avec ceux de la mort et n’ont plus pour parure/ Que les perles froides de l’adieu.

Chacun des cent vingt-quatre poèmes composant Le Pilleur d’étoiles mériterait qu’on s’y arrête, si intense en est la charge poétique. Au moins se doit-on de marquer certaines des attaches les plus fortes du livre.

Dès les premières pages, s’affirme l’intime allégeance tellurique de cette poésie : Je viens de la terre/ Je suis née de l’arbre/ Je parle terre/ Je signe verdure ; et encore : Je suis assise/ Dans l’évidence/ De la terre aux oiseaux/ Dans la pâte ancienne des saisons. Et la mémoire active et persévérante du poète ramène, dans les filets de l’esprit et des sens, son pays perdu de dryade au ravissement odorant et tactile :

J’ai marché
Au bord des eaux calmes
D’un étang de pays
Dans les forêts
Où les clairières autorisaient
Les nuits d’étoiles et de vent,
La venue du bouc sombre,
Je n’étais pas avec les mots
J’étais avec le ventre tiède
Du bonheur,
Il sentait l’écorce, la jonquille
[…]

En ce terreau de mémoire, s’élèvent, croissent, puis s’alanguissent pour mourir, les figures d’un amour partagé entre le corps, l’âme, l’autre et le monde ; d’un amour qui, par fulgurances, reste assez puissant dans son être pour se mesurer au temps, presque le vaincre :

Être là,
Te savoir, t’apprendre.
Savoir que je puis te coucher
Dans mes yeux,
Te coucher dans ma bouche,
Toi, debout,
Contre la table épaisse des saisons,
Moi, à genoux,
Sous les larmes amères de l’automne.

Le plus souvent, pourtant, cet amour n’est plus qu’errance et recherche désespérée de ce qui, devenu absence, maintient dans le souvenir l’insoutenable précision d’une présence :

Est-ce ta main de l’ombre
Que je touche
Ou ta main de vivant ?

et encore :

Où est le visage du prince étranger ?
Et dans la bouche
Le cri de son ventre
Dans la soie des étoffes
Qu’une main sûre dénude ?

L’amour, que chaque nuit faisait vivre et chaque aube périr, est donc, par nature, ce qui oscille entre vie et mort – vérité qui s’éprouve jusque dans l’assèchement du déclin :

[…] Tout ce qui faisait vivre
Et mourir à l’aube
L’amour : ses nuits d’or rouge
Et qu’il devienne ce mot qui sèche
Entre les pages de l’Atlas
Insecte mort
Qu’un été distrait, achève.

Après ce cri bouleversant : Adieu l’homme, mon assassin,/ Mon poète, ma seule brûlure, Éros n’est plus que le mendiant, la main tendue qui reçoit le poème :

Je ne demande plus que des miettes de soleil
Qui sur moi viendraient battre
Comme des cœurs d’oiseaux.

[…]

Pour faire chanter le monde
Sur ma bouche,
Entre mes lèvres qui savaient l’amour.

Que reste-t-il alors, sinon l’amour panique du poème ? Moi, j’ai mes certitudes d’orage/ Et le poème comme une île. Car, quand bien même hantés de la mort, ces chants vibrants, une admirable force vitale les traverse. Et ce n’est pas du bout des lèvres qu’on peut les dire : on y engage tout son être, et comme dangereusement. Au cœur même de la plus intime douceur, des mots font violence, des mots trempent de sang et de meurtre les images les plus spontanément liées, soit à l’élan amoureux (Tuer/ Comme on tue l’oiseau/ Comme on tue la femme qu’on aime – ou encore : Je te livre/ Aux chiens de l’orage/ Qu’ils t’égorgent, te saignent) , soit aux retours nostalgiques du passé (chemin qui se souvient/ Qu’hier fut le chant de l’oiseau/ Ou bien, cette tasse de sang/ Bue au jour). « Le sang », pris ainsi dans nombre de ses connotations, vecteur de mort et d’amour, ou par ailleurs, très clairement, dans l’une de ses acceptions communes de vigueur mâle (Je te veux seul/ Avec le sang […] Tes genoux / Tes cuisses qui enserrent la ville,/ Le poivre de ton ventre), le sang est le vrai fleuve nourricier de cette poésie. Sans doute est-ce pourquoi les images les plus troublantes allient partout une faculté innée de jaillissement à la chaleur de l’expérience vécue : Qui nous redira la douceur/ De la plume du faisan/ Qu’on rapporte et qu’on couche/ Au fond des maisons chaudes,/ Qu’on a tué/ Parce qu’il faut bien tuer ses rêves ? Et comment ne pas être ému de cette confession d’un désir dionysiaque où, jusqu’à l’épuisement de l’être, renaît sans cesse le péril d’aimer :

Je n’ai aimé que les rencontres lumineuses d’hommes dans les bars : Pigalle, La salle rouge, un soir, la fumée, celui qui vint avec le danger et avec lui, la chambre sombre, la vie jusqu’à l’aube, la mort et l’amour et la vie suffisent. Aucun mot ne les remplace. Les nommer seulement, les nommer comme on nomme les rois et boire la douleur, le couteau en poche.

Et finir sous les eaux violentes.

Bref, on l’aura compris, une lecture prodigieuse à ne différer sous aucun prétexte.

©Paul Farellier

(Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 1, 1998)

LE MONOPOLE DE DIEU, Claudine Helft (L’Âge d’Homme, Lausanne, 1996).

Claudine Helft nous conduit ici à l’aboutissement d’un triptyque dont les premières étapes s’intitulaient Métamorphoses de l’ombre [[Belfond, Paris, 1985.]] et L’Infinitif du bleu[[L’Âge d’Homme, Lausanne, 1992.]] . Les quatre parties du nouvel ouvrage (La preuve, Les pavés du ciel, La flèche et le bouclier, Le monopole de Dieu) figurent à nos yeux les degrés mystiques d’une destinée par lesquels un amour humain s’élève. Au terme de son parcours sacré qui le transcende, il devient témoin et répond du divin. Mais, si cet amour retourne à Dieu, c’est qu’il lui appartenait dès l’origine, comme le suggèrent d’emblée les poèmes décisifs de La preuve :

Il est ce bien venu d’ailleurs,
qui les a pétris d’un même levain,

[…]
houle qui les roulera sur le pardon du jour
décidé malgré eux, et qui déjà
a fait de l’un la preuve de l’autre.

L’Homme et la Femme furent lavés en fontaine de Joie, et bénis par plus grand ; et ce qui les unit – par delà l’Absence même, que ce livre affronte de part en part, et qu’il apprivoise – était écrit dans la lumière d’avant la Parole,[…] dans la ferveur du bien plus fol / que nous-mêmes, dans l’indicible édit de la Grâce. De là, une présence trop forte pour supporter l’absence, et l’intuition pathétique que l’absence est ce Lieu où tu vis encore.

Et c’est la vie, précisément, que les poèmes réunis dans la seconde partie, Les pavés du ciel, font chatoyer – mais toujours au bord de l’éternel – avec les émotions du bonheur :

Sous la paix des paupières closes :
la perfection du matin,
la lente suspension d’une éternité,
le signe de l’eau et de l’ambre.

Quelques images d’une beauté et d’une simplicité rares suffisent, dans les courts poèmes intitulés La petite fille et Son château, à nous rendre évidente la merveilleuse fragilité du vivre. Épiphanie du sommeil de l’enfant : Madone au premier visage,/ l’enfant surprise en son sourire / a joint ses mains dans le sommeil / où les cils dessinent une ombre. Parabole de son château de sable :

Il l’emmène devant la mer, lui trousse un rêve.
Il suffit d’un peu plus de sable, d’un peu moins de peur.
Il suffit de pousser un nuage
entre deux horizons d’eau, de cueillir
cette perle qui tout à l’heure a fleuri ses cils,
de déplacer une vague sur un songe,

c’est elle qui construira leur château.

Et vers cette vie fragile, menacée et pourtant souveraine, au cœur inouï de cette chance accorte, […] à l’herbe qui coule des prés en soleil,/ couleur d’été, de reines-claudes, mais aussi vers la mort, cohorte de la vie, monte, dans le poème intitulé Chance, la plus émouvante des actions de grâces.

Cependant, avec La flèche et le bouclier, on devra quitter cette sérénité, il faudra boire au revers du ciel, […] il faudra répondre de l’instant qui fit défaut :/ pour l’homme seul,/ l’attente désespère du chemin. On subira même le tempo d’une véhémence, on ira jusqu’à la violence insoupçonnée :

Ne crois plus rien et souffle ton rêve ;
j’avorte d’un ciel.

[…]
Je nous aime : je te hais,

en te reniant, je me renie,
tu rentres dans le rang,
je rentre dans la nuit.
[…]

Je plaide pour la flèche et contre le bouclier.

Pourtant, au plus fort du fracas de cet orage, un cap de fidélité sera gardé toutes voiles ouvertes, un pari sera tenu coûte que coûte : pour l’impossible auquel je ne renonce pas […], pour l’absolu et pour le risque.

Place est ainsi faite au monopole de Dieu, à l’inouï du Pardon, à tant de cieux pour un même Ciel. Enfin sera suivi et retrouvé l’absent comme on suit l’âme des morts,/ que l’on protège. Le poème de Claudine Helft, comme un unisson étoilé en cette fin de livre, consent au dialogue des ombres, à l’envol de la Durée :

nous ne sommes qu’une parenthèse accordée
au Temps, quelque virgule semée au hasard
d’une phrase qu’un Autre ordonne.

À cet Autre s’accorde l’absolue confiance : en son sein, avec le toi retrouvé dans le nous, le poète pénètre déjà la pérennité claire de sa propre mort, fait offrande de sa dernière mue, quand le fil s’amenuise où Dieu simplifie. Irrécusable, la vie aura été le témoin :

Pourtant dérisoire et belle, cette terre,
où tout s’écrit à revers, témoigne, seule,

d’un Ciel.

Il faut lire ce très beau livre, comme ceux auxquels il fait suite. L’extrême densité, l’intériorité de la parole y favorisent mystérieusement l’éclosion des clartés essentielles. Livre de poète et livre de vérité.

©Paul Farellier

(Note de lecture in Les Hommes sans épaules, n° 1, 3ème trimestre 1997)

RIVES DU TEMPS, Antoinette Jaume (La Bartavelle Éditeur, Charlieu, 1995).

Voici une vraie poésie de méditation ; un poète, dans son authentique langage de poète, aborde les thèmes majeurs d’une métaphysique : la vie, la mort, les choses, les mots, la conscience, le temps. Est-il besoin de dire qu’Antoinette Jaume ne nous donne pas la « traduction poétique » d’un système philosophique ? C’est son expérience propre, vécue en poésie, qui produit d’elle-même les interrogations fondamentales. Le livre, en ses trois parties (Rives du temps, Visage écrit, Paroles de vent) nous conduit pas à pas dans une exploration des profondeurs. Si le poème, dès la première partie, sonde les abîmes de l’être, il y parvient comme en dépit des images et des mots qu’il emploie, frappés d’emblée d’une sorte de soupçon radical :

Le gouffre étreint et voudrait révéler
le mensonge des images ces noms qui
ne nomment pas ces mots
qui ne disent pas tout à fait

et de même, ailleurs :

Les choses traquent les mots
jusqu’au bord de leur nuit.

Le questionnement, avant même de s’adresser à l’être du monde, érode nos propres facultés de perception et d’expression :

Jusqu’où va le regard ?
Jusqu’où va la parole ?

[…]
Au déchirant royaume d’être
la pulpe et la parure taisent le noyau

En lisière se tient donc le poème. Du temps, de la mort, – de la mer qui en est séjour et symbole (le bruit de la mer mental et rare / pareil au souvenir) –, il se veut simplement la rive d’où le néant semble proche,

peut-être continuité autre peut-être
mémoire et recommencement

Au terme d’une intense et insistante méditation de la mort, d’une descente aux villes englouties, aux profondeurs des sables et de l’océan, et dans la terre douce qui emplit narines et paupières / écrase le cri contre les dents,

[…] plus rien ne subsiste qu’un peu
de lumière suspendue
aveuglée aveuglante
sans paupière ni rétine
en ce temps hors du temps.

La deuxième partie de l’ouvrage, Visage écrit, prolonge ces pensées en une quête à la fois sobre et passionnée : celle du visage absent, serein sous ses blessures / que la main a su si bien caresser / épanouir en belle chair sous sa paume. Le visage sera déchiffré d’un regard sûr, celui du peintre qu’est aussi notre poète :

Fondus inédits du visage
qu’aucun pinceau n’approche
bleus maculés de brûlures
violets à la frange des pourpres

[…]
Par touches à peine affleurantes
les ocres soulignent le lisse de la pierre
sous la transparence de la peau.

Le visage amoureusement épié, où se succèdent les phases du rire, du rictus, du sourire si proche des larmes, cette face affrontée au paysage et transcendée elle-même en paysage – Visage de forêts et de lacs / avec des plages lisses / des falaises chauffées d’un sourire lent – subit sans cesse perte et reconquête, transfiguration et, de nouveau, perte, jusqu’à ne plus répondre à un appel inabouti, jusqu’à ne plus rendre regard pour regard :

Ces yeux ne voient plus que leur ciel intérieur […]

S’il est une réponse, c’est dans la troisième partie, Paroles de vent, qu’on pourra l’entendre : leçons qui parviennent en écho (m’as-tu dit […], disais-tu […], m’as-tu dit encore […], as-tu alors murmuré), comme les bribes d’un dialogue longtemps interrompu, puis repris dans la mémoire. L’attente y est célébrée, dans un oubli tourné vers l’outrepas […], avec un regard qui reflue / vers la pupille des origines. Car, après l’épuisement de toute passion, de toute fièvre et de toute attente, le sommeil qui vient n’est / jamais qu’une autre attente.

Le monde ainsi renoncé, une vie est légitimée hors du temps :

enfin un silence que nulle foudre
ne saurait rompre
Une fin qui abolit toute limite.

Dans ce très beau livre où l’art des couleurs dompte le tragique, jamais la profondeur de la pensée ne nuit à l’élan du poème ; elle l’exalte au contraire, dans une beauté toujours grave et sereine, qui atteint à la sagesse.

©Paul Farellier

(Note de lecture in Les Hommes sans épaules, n° 1, 3ème trimestre 1997)

MOOREA, suivi de DIVE LUMIÈRE, Monique Rosenberg (La Bartavelle Éditeur, Charlieu, 1995).

Beaucoup d’éclat dans cet ouvrage double : Moorea tout d’abord, écrit par éblouissement de l’âme et du corps dans leur Eden originel ; Dive lumière ensuite, hymne tout palpitant, mystère de clarté, d’étonnement, de piété, de « compassion amoureuse », d’espérance.

Quand le jour s’ouvrit, comme vanille
d’un fruit

il ne nous a pas surpris dans un fauteuil de cinéma, et nous n’étions pas non plus de ces touristes euro-polynésiens en rupture publicitaire de leur quotidienne grisaille. Car l’auteur découvre dans ces pages son vrai et essentiel séjour, et le fait nôtre, aussitôt :

Ce n’était pas le dépaysement qui prit possession de
moi, à Moorea, mais une reconnaissance, un semblable,
où nuages, où fleurs ont le seul rapport qui, au monde
vaille
avec la sévérité des montagnes fabuleuses

En ce lieu, où l’on nomme « oiseaux de paradis » les fleurs du bananier, toutes les images du vivant s’interpénètrent, et le poème se déroule dans l’osmose parfaite des trois règnes, animal, végétal et minéral :

Il semble que s’égosillent dans les manguiers, les palmiers
que les oiseaux ne puissent être,
au calice rutilant,
que les fruits les mieux renversés, chantants,
pour la force et le brillant,
tant la terre et la lumière sont ici
l’or, coulé en laves, des montagnes noires du ciel –
les langues rouges des fleurs de bananier.

Une telle poésie fait littéralement palper, humer l’unité fondamentale où l’être du corps et de l’âme devient celui même des éléments :

Tandis que je nageais
dans l’eau parfaite et continue, l’eau
traitait mon corps comme de
l’eau ; l’air, comme une âme,
buvait à mon visage
l’air animé d’anima

Au passage et comme il se doit, Monique Rosenberg salue le Segalen des Immémoriaux ; nous avouerons pourtant, révérence gardée, avoir trouvé plus franc bonheur au petit livre récent qu’au grand « classique », lequel, peut-être, voulait trop « prouver ». Quant à Gauguin – qu’on pouvait pressentir –, il n’est pas nommément invoqué ; bien plus fin s’avère, chez notre poète, le référent pictural, pourtant inattendu :

Le rose, les gris, l’or se sont
mêlés.

En grand silence, Turner, lève-toi des morts, regarde encore une fois.

Ainsi porté par des couleurs poignantes, comme le dit la fin de Moorea, le poème, devenu sensualité d’esprit, se hausse à l’adoration d’une lumière encore immanente, mais révélée « dive ». La foi du poète manifeste in limine son pouvoir d’affirmation :

Que l’on me paie en prairies d’éblouissement
l’émerveillement est ma cause première.

Partout la matière verbale est ciselée en ostensoir de la lumière, cette patience à inonder de vie : d’abord dans l’immensité de la nuit même, majeure et constellée, qualifiée de ferlante, et qui figure ainsi la grand-voile porteuse des milliards de matins d’été / pressés en diamants et poudre d’apaisement / Car les étoiles sont les fours des dieux ; mais aussi dans l’intimité brève de l’image-fruit du plein été, comme le suggère le beau poème intitulé Nage avec nous :

Eau de pêche très mûre
La chaleur appuie, l’eau pardonne
Eau, belle eau, gracieuseté
de l’immanence

ne point écraser une goutte d’eau
nage avec nous, lumière

Et en tous lieux d’une terre rédimée, sur le froissement du vent, sur la scie dans l’appentis, sur le jardin, la maison, sur la tombe de l’absent, avec l’eau invitante et régnante, triomphe la voyelle lumière.

Chez Monique Rosenberg, l’image procède toujours d’une nécessité rigoureuse, adoucie cependant par l’aimable laisser-aller d’un style qui enchante, tout à l’opposé du purisme : les syncopes du phrasé, les brusqueries dans l’aménité y abondent, avec aussi quelques très jolis barbarismes. C’est en tout cas une véritable fête que ce dernier livre, à notre avis l’un des plus réussis du poète.

©Paul Farellier

(Note de lecture in Les Hommes sans épaules, n° 1, 3ème trimestre 1997)

UNE MACHINE À INDIQUER L’UNIVERS, Pierre Oster Soussouev (Obsidiane, Sens, 1992)

« Opuscule » peut-être – si l’on en croit sa justification du tirage -, ce recueil : Une machine à indiquer l’univers, réunit des entretiens anciens, par endroits récrits, de Pierre Oster Soussouev, avec deux ajouts de l’auteur et une belle, sobre et pénétrante préface de Bertrand Saint-Sernin (La Beauté pas à pas). Peu de pages, il est vrai, mais combien plus chargées de sens et de poétique vertu que tant d’ouvrages volumineux. Ceux-ci pourront sans doute nous laisser moins ignorants, mais le petit livre, lui, nous aura fortifiés – j’ose à peine dire : adoubés.

C’est qu’il s’agit, dans la familiarité de conversations amicales, d’une véritable épreuve des valeurs, et à travers la modestie revendiquée pour l’entreprise poétique, d’un « pèsement des âmes ». Ces propos, suscités par la franchise d’un dialogue entre amis, se tiennent en effet dans la rigoureuse lignée de deux écrits essentiels du poète : Requêtes et Pour un art poétique [[Requêtes, version nouvelle suivie de Pour un art poétique, Le temps qu’il fait, Cognac, 1992.]] ; cette fois moins ciselés certes, plus proches de la parole vivante, quoique toujours très « rédigée », de l’auteur ; mais en tous points fidèles à l’éthique longtemps méditée qu’expriment ces deux ouvrages.

Une préoccupation centrale, décelable dans l’ensemble des entretiens présentés, se trouve plus fortement explicitée par l’échange avec Michel Orcel (Exploration de la poussière) : celle du rapport aux choses. Déjà dans Requêtes, on pouvait lire : Notre inquiétude sans discontinuer s’use aux choses, immanquablement nous y reconduit, ou encore : Croire, et comme un chrétien au Christ, en la tenace vérité des choses, ou même : Une attention émane des choses ! Ici le poète confirme que sa quête de l’esprit, de ce qu’il nomme le vent, passe nécessairement par les choses, elles-mêmes provoquées en des édifices de langage que l’auteur, armé d’une des plus inlassables patiences, élève puis détisse pour les rebâtir sans fin : un individu aura tenté de descendre avec des mots dans l’abîme matériel, image et support de la souveraine présence des choses ; il aura donc pénétré dans le royaume des détails, y rencontrant pourtant l’échec, mais cet échec même est le révélateur d’un passage de l’esprit en une suite indéterminée d’images de ce qu’il est, et déjà n’est plus… Quant au poète, par qui cette révélation arrive, il ne possède rien, ne règne sur rien, médium souffrant et malade d’une communication qui très tôt lui échappe ; […] dépossédé de l’univers par l’active étrangeté des sons, puis dépossédé de sa voix par la réalité de l’univers ; […] sa compétence chaque jour s’évanouit.

Et pourtant, ce livre contient aussi la proposition antinomique : Paradoxe : la faiblesse est en nous comme le signe d’une possession souveraine. (Entretien avec Philippe Camby). Il est vrai qu’elle concerne l’homme en général, plus que le poète en particulier : à celui-ci, l’auteur concède bien les vertus de contemplation et de solitude, mais dénie tout pouvoir de féconder ses propres virtualités, de puiser dans son fonds ; son rôle est de faire consonner les siècles.

Un tel refus, si conscient, de la perspective égotiste aurait pu, chez tout autre poète de l’époque, entraîner l’adhésion aux théories « autotéliques » de la littérature. Rien de tel avec Pierre Oster Soussouev : Je me dresserai, non sans violence, contre ceux qui (stigmatisons l’aberration !) décrivent le langage comme ayant en soi sa fin. A notre poète, l’effacement du moi n’impose pas le vide post-mallarméen ; il profite au monde, en un panthéisme avoué qui éclaire derechef la formule : une machine à indiquer l’univers.

L’entretien avec Jacques Darras (Un abîme entre les mots) développe et approfondit ce débat autotélisme-hétérotélisme, abordant aussi les questions si essentielles du rapport de la poésie et des sens et de l’intégration du corps à la pensée. Y aideront les muses du corps favorable. C’est en effet par un usage réglé de son corps que le poète parvient à esquisser, dessiner quelque phrase, et n’échoue pas à en enchaîner quelques autres !

Le livre, qui touche d’ailleurs à de multiples problématiques de la poésie de toujours et d’aujourd’hui (aller de l’image à son complément intellectuel et du concept à sa contrepartie sensible ou encore Dionysos et Apollon : occupons-nous plutôt de renforcer l’antinomie qui existe entre ces pôles), constate aussi certaines permanences : entre autres, celle de l’empreinte paysanne dans l’imaginaire d’une civilisation irrémédiablement urbanisée (Nous sommes des campagnards dans ce théâtre de villes), sans négliger la question du style, le bon usage des verbes, les charmes de la ponctuation… L’Un, obsession du poète, se révèle ainsi dans la multiplicité des facettes.

Repère indispensable à quiconque envisage le champ poétique contemporain, ce livre, dont une juste polémique – mais d’ordre supérieur ! – n’est pas absente (Cloaca maxima ; Pour, contre), donnera d’immenses plaisirs de lecture et de pensée à tout minutieux compagnon du logos – j’entends là quelqu’un qui, par exemple, sache accueillir ce conseil de l’auteur en ses Requêtes : Fais-toi assez petit pour que la plus petite parole te recouvre.

©Paul Farellier

(Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 1, 1995)

Quelques notes sur « Alchimie de la lenteur » de Pierre Oster Soussouev

Usons d’une rapidité décisive, de la décisive alchimie de la lenteur !

Chiasme intense et surprenante vérité dans cette exhortation. Rien ne s’obtient que par le plus court chemin de la lenteur, et c’est bien elle, par mûrissement patient, qui emporte la décision. Dans les marges du même esprit, sur la vivacité méditée du poème bref, j’avais cru pouvoir suggérer : Peu de mots ;/ cette page est lente :// un recoin du temps.

*

Bribes, débris, j’ai besoin de vous. […] Avec un fétu je fonde l’acte de l’âme.

Toujours cette confiance, cette foi dans l’intime fréquentation des choses, exprimée déjà dans Requêtes ou dans Une machine à indiquer l’univers et qui reparaît ici en plusieurs aphorismes : Demeurons purs, à l’image des choses. Soyons des choses les dévots. […] La gloire des choses entoure l’humanité. Cette gloire veille en nous. […] Que les choses en leur pérennité nous font naître. La nuance qui pointe maintenant tient à l’humilité des objets considérés – bribes, débris, fétu –, au fragmentaire de leur existence, d’où ressort, encore plus nettement légitimé, « l’orgueil » du je fonde.

*

Ne pas abîmer le plus rare des objets, la joie philosophique… Ne pas tordre l’aiguille de la boussole.

Ici, sous d’autres accents – plus contenus –, c’est la voix passionnée du philosophe Jean Granier dont je crois entendre la sagesse artiste : Quand l’homme s’adonne à la philosophie, il se donne à soi, il accomplit sa singularité dans l’universalité./ La philosophie est l’amour qui pense.

*

[…] ce point de tangence où la nature et l’esprit se jettent dans l’attention de Dieu ?

Autorisant la ferveur, tendrait vers ce point la visée de la connaissance – par métaphore, nous est-il dit (sous une forme interrogative qui persuade mieux que toute autre). J’aime ce mouvement pronominal (se jettent), j’aime voir prêter à la connaissance – donc aussi à la poésie – l’élan total qui est celui de la prière.

*

Peut-on avancer que le poème nous prodigue ou nous indique une abondance secrète ? […] Qu’il y a une abondance virtuelle ? De nombreuses cases vierges dans la table du Mendéléiev intérieur ?

Là encore, le beau questionnement suffit à me convaincre : tout l’effort poétique ne vise-t-il pas à découvrir ces radiums, ces poloniums du mystère ? Expérience de Rimbaud, bien sûr ; de Mallarmé ; mais encore toute l’entreprise surréaliste – pour ne citer que les exemples trop évidents…

*

[…] aimer l’obscurité du cœur de la phrase.

Oui, notre seule patrie – où j’ai cru entrevoir que nos terres vraies sont cachées.

*

[…] des sons fabuleux et favorables nous guideront vers des pays substantiels.

La portée de l’oracle ainsi rendu à Orphée, sans doute faut-il la mesurer par un retour à la formule, moins faste en apparence, qui, dans Une machine à indiquer l’univers, caractérisait le poète : dépossédé de l’univers par l’active étrangeté des sons, puis dépossédé de sa voix par la réalité de l’univers. Une écoute attentive s’impose pour dissiper l’éventuel soupçon d’antinomie entre les deux propositions. La clé pouvant ici révéler continuité et cohérence serait-elle à chercher dans le rapport entre l’univers – le monde – et les pays substantiels – la substance (à entendre, semble-t-il, dans une acception cartésienne ou spinoziste) ? Si l’active étrangeté de la voix du poète ne peut que le séparer du monde, fabuleuse et favorable, elle le ramène vers la substance, par définition non tributaire du monde. Ne se retrouve-t-on pas ainsi sur la voie de l’Un admirable, dans une célébration jamais interrompue ? Au demeurant, par l’effet de l’Unité, l’univers n’est en rien dévalué : L’idée d’un centre et d’une idéale Pangée nous accorde. L’univers n’est pas de trop.

Ce qui précède semble confirmé par ce fragment vers la fin du livre : « Que dis-tu ? » – « Je dis que mon fardeau me libère. Croissance et jusant nous instruisent. Une sainte substance s’y annonce. »

*

Nous régnons par l’empathie : par de très fines effusions qui accroissent notre vigilance ; par la tension sereine qui nous met debout. Nous régnons sur une coupure sacrée.

Ainsi aura parlé l’irremplaçable expérience. Lettre morte, sans doute, pour quiconque sera resté hors de poésie, même armé des repères de l’intelligence et du savoir. Mais, pour quelques autres – et, parmi eux, aussi les humbles s’ils sont véridiques –, parole du mystère illuminant : un jour ou l’autre, ils ont senti la coupure sacrée.

©Paul Farellier

( Texte publié, à la demande de Pierre Oster Soussouev, dans Phréatique, n° 83, automne 1997 )

ITHAQUE ET APRÈS, Jean-Paul Hameury (Folle Avoine, Bédée, 1993)

Après le conte de fées, il reste à vivre. Cette vie-là n’est qu’une lente agonie. Les plus belles histoires des Mille et Une Nuits (on songe à Sindbad, cet autre Ulysse) s’achèvent en des retrouvailles de lumière, après quoi, sur les lèvres de Schéhérazade, le monde brusquement réintègre l’attente cosmique de la « Séparatrice ». L’Odyssée se termine sur la soudaine concorde que vient dicter Athéna au plus fort d’une émeute. Il n’y a pas de conclusion, pas de leçon. Pourquoi le combat s’arrête-t-il ? Pourquoi, la vie ? Parmi les Anciens, pourtant créateurs du mythe de l’Hadès, certains n’admettaient pas cette éternité figée : un poète de Cyrène n’avait-il pas poursuivi l’entreprise homérique, redonnant à Ulysse d’autres voyages, une nouvelle épouse royale, un fils de plus… et une mort au combat ?

Tout au contraire, le poète contemporain choisit, lui, la figure d’Ulysse pour imposer le plus long suspens : une mort du temps nommée Ithaque. Ce thème central, ce tronc solitaire sur lequel de beaux motifs voisins ou dérivés ne sont que rameaux et surgeons, assure à l’ouvrage de Jean-Paul Hameury, au delà d’une parfaite unité de style, sa cohésion foncière et en fait un livre de poésie, non pas un « recueil » .

Dès l’entame, et dans cette qualité particulière de fine grisaille choisie par l’auteur comme couleur orchestrale de l’ensemble, surgit ce thème d’une Ithaque semblable à ces galets qu’ailleurs,/ pour abolir le temps, je lançais/ distraitement sur les mers. De même : Comme dans la chambre aveugle/ et muette des morts, toute chose/ ici semble à jamais protégée/ des aléas du temps. Le poète nous situe ainsi d’emblée, quoique dans une tonalité fort différente, au « Grand âge, nous voici » de Saint-John Perse. La vie a connu ses trois âges, et d’abord celui de la possession du monde dans l’éternité de l’instant : Il m’arriva d’être heureux/ parmi les choses familières.[…] Et c’était alors la même chose/ que garder ou perdre, et la parole/ ne disait rien d’autre que cela :/ le monde est là pour toujours ; puis celui d’un consentement à la fuite du temps, avec ce pouvoir/ d’imaginer que l’on pensait garder,/ certain de toujours aimer/ ce que le temps nous offrirait ; enfin l’âge où tout s’arrête et s’abolit : Le temps ne passera plus. Les naufrages sont d’hier. Seul surnage le souvenir de Nausicaa (c’est elle/ qui m’est la plus présente). Les vaisseaux s’émiettent sur les grèves. Le livre est un pourrissoir des nefs.

La vraie vie se trouve rejetée dans un passé définitif : Il y eut cela une fois/ – ensuite, plus rien. À l’heure présente – mais même cette heure existe-t-elle ? – c’est le règne de la dépossession et de l’absence : Ulysse est devenu un nom/ qui ne m’appartient plus.[…] Que tous ignorent en quelle absence/ m’a transformé le passé. Ulysse a pour mutant irréversible « Outis » et jouit de n’être personne et même nada :

Je ne désire plus qu’errer dans la patrie
sans bornes des exilés, dans les terres
du rien, avec les choses, les mots,
les compagnons lumineux d’autrefois.

Un autrefois qui, certes, vit encore à l’état de précieux souvenirs (cette façon princière/ qu’avait Diomède de guider les chevaux[…] une couronne de fleurs/ bleues sur les draps blancs de Calypso) mais ne fait que fortifier le sentiment d’un exil sans recours :

À mon retour, l’île n’était plus
qu’un brasier éteint.
[…]
On finit ainsi peu à peu
par n’être plus qu’un arbre
aux racines étranges, privé
de terre et d’eau, vivant
on ne sait comment.

On notera que Jean-Paul Hameury a d’ailleurs prolongé dans un autre livre [[Exils, Thierry Bouchard, Folle Avoine, 1994, dont des extraits ont paru au numéro 1-2, 1994 de La Revue de Belles-Lettres.]] et approfondi encore cette pensée de l’exilé que ne sauve aucun dieu, cette pensée douée de désir mais privée d’espérance.

Ce qui, dans Ithaque et après, tempère le désespoir dont le lecteur pourrait être saisi, c’est peut-être d’abord la beauté fluide et toute classique de la forme, sous la tutelle forcément lumineuse du référent homérique : La poussière soulevée par le corps/ d’Hector est retombée depuis longtemps/ mais je la vois encore flotter/ derrière les chevaux d’Achille ; mais c’est aussi la douceur d’une sagesse stoïquement mélancolique : Une sagesse grise m’est venue./ Ainsi désormais ma vie : vague bruit/ du vent dans les feuillages ; et c’est surtout, et par paradoxe, une imposante familiarité naturelle avec les morts, dont le vieil homme reste le seul lien, le seul dépositaire, Ulysse, homme-tombeau : Je me souviens du bois de Perséphone/[…] de mon effroi lorsque parlèrent/ les ombres ardentes des morts ; puis vint le jour/ où je n’eus plus d’autre souci/ que de creuser en moi pour les morts.

Car c’est peu dire que Jean-Paul Hameury récuse la transcendance : il se détourne aussi – et c’est là tout le sens de cette poésie descendante – de l’épopée de l’âme et de la vie humaines dont le plectre d’Homère agite le leurre de signes et de symboles ; ce « Bateau ivre » du Polymechanos veut pourrir dans la flache/ Noire et froide ; son immanence, pour « vrai lieu », élit un très paisible enfer/ où je n’ai plus à espérer/ – seulement à contempler/ le peu qui me reste à perdre.

Beau livre en tout cas. À lire d’abord d’un trait, pour en épouser la courbe ; puis, dans le rythme, y revenir écaler délicatement les richesses.

©Paul Farellier

(Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 1, 1995)

LA FIN DU TEMPS, Denis Clavel (Le Pont sous l’eau, Cerisiers, 1994 ; diffusion : Galerie Racine, Paris).

Denis Clavel est un poète habité de sa foi. Pour autant, si toute son œuvre – importante : une quinzaine de titres sur trente ans – dialogue avec Dieu, son approche du mystère néglige, comme délibérément, toute prudence, toute révérence ecclésiale, use d’un vocatif puissant, parfois téméraire :

Dieu dont la distance imprime au regard navrant
de l’artiste ou de l’idiot des airs de souffrance
promènerez-vous toujours ainsi par le monde
l’extravagant amour que nul ne mérita
……………………………………………………..
Dites-nous pourquoi le grand jour est un désastre
et ce qu’il faut de mort pour gagner votre Joie
[[Opéra sur la vitre, Guy Chambelland, Paris, 1972.]]

Ici la séparation, le manque et la douleur sont les composantes mêmes de la relation mystique :

Heureuse la créature que le maître abandonne
dans le deuil le silence est parfait
seul un dieu à la rigueur un ange lui répond
[[Porte d’âge, Le Pont sous l’eau, Cerisiers, 1992.]]

À partir de là, et dans une fréquentation assidue de la mort par la vie (Mourir prend tout mon temps[[Paysage clandestin, Gardet, Annecy, 1976.]]) monte une affirmation qui nous rend concrète la liturgie du temps vers l’invisible :

Il n’est ici de chant ni d’oiseau parmi les ronces
ma mémoire le chemin n’existe pas cependant je m’éloigne
je marche ma vie entière dans le vide et j’appelle
d’un geste de marbre écorché l’autre qui dansait
ayant posé sa semence dans l’espace et sans désir
dieu que j’aimais ce regard seul l’invisible est désirable
[[Métier d’homme, Le Pont sous l’eau, Cerisiers, 1990.]]

Comme il est rare en poésie, c’est, on le voit, le pari du sens que tient Denis Clavel, et plus précisément du sens de la vie. Il est à craindre que beaucoup ne le lui pardonnent pas, qui s’attardent à considérer le poème comme pur jeu de langage et travail d’une écriture sur elle-même. La qualité d’écriture, Denis Clavel pourtant n’en manque pas, dans le registre de la simplicité, de la prise directe alliant rugosité, aspérité et douceur désirante. Mais son lecteur – encore et surtout dans ce dernier livre, La fin du temps, où l’expression semble s’être apaisée – lui doit plus que la beauté naissant du verbe, plus que l’émotion surgie des manipulations du syntagme : Denis Clavel est un maître qui, sans nullement professer, enseigne l’art d’exercer la joie devant la fin des choses.

Au centre du livre, un poème de trente et un quatrains porte pour épigraphe : aux enfants de mes enfants, et pour titre : Sur la plus haute branche. Bâti, en effet, autour des leitmotive insistants de l’immémoriale chanson « À la claire fontaine », ce texte à l’expression parfaitement contenue ne laisse pourtant pas d’émouvoir en profondeur. Ici la parole poétique vibre comme au delà du temps :

J’appartiens à un ordre errant
le jour ne vient pas à moi je vais à lui
il y a longtemps qu’un chemin me désire

Un jeu véritablement « dialectique » s’instaure dans le poème entre absence et présence, chacune incertaine et « poreuse », comme eût dit Valéry. Et ce jeu se renouvelle et s’enchaîne sur différents plans :

celui de l’homme :

Quand ma mort aura vingt ans de plus que moi
qui me dira le goût des choses et qui
en échange de l’inconnu redira ma chanson
en mémoire du temps où le temps m’écoutait

celui du temps :

Ne dit-on pas d’une rencontre qu’elle a lieu
c’est un lieu vulnérable qui dépend de toi
ainsi le temps s’offre un petit présent
avant toi ni après il n’existe vraiment

celui de Dieu lui-même, dissimulé en des distances aléatoires :

Dieu ne descend pas il traverse vers nous
et s’inspire de nos caresses nos soupirs

Mais le propre d’un Dieu n’est pas d’être ému
…………………………………………………
il n’y a pas de différence entre Dieu et le vide
et pourquoi ne pas aimer le vertige entre nous

La lumière est de même nature que la joie
Dieu n’existe pas à la façon des hommes
des fruits des collines des bêtes
l’existence est affaire de mortels

On nous pardonnera – ou plutôt, sans doute, on nous saura gré – d’avoir, dans cette chronique, laissé parler le poète lui-même plutôt que son commentateur. C’est qu’il s’agit de rappeler l’attention, au delà même de ce dernier livre si convaincant, sur plusieurs ouvrages antérieurs[[Aux références précédentes, on ajoutera par exemple : Lazare, Le Pont de l’Epée, Paris, 1984, et Le Poème, Le Pont sous l’eau, Cerisiers, 1990.]] qui déploient, au cœur du tragique, leur intense sobriété, et sur l’ensemble d’une œuvre très injustement méconnue, écrite il est vrai sans nul souci de la renommée et sans la moindre affectation « poétique » : il importait donc de faire entendre directement cette parole droite, audacieuse, son augurale simplicité.

La frileuse nuit du monde explique que parfois la vue soit troublée :

Plus je vais plus je devine et plus j’ignore
est-ce le brouillard ou mes yeux malades
je me perds en un lieu que je connais par cœur
j’ignore mon pouvoir c’est pourquoi je parle

Mais une certitude (Je sais de quoi demain sera faite la lumière) reste gagée par la splendeur :

Ouvre pour moi la lèvre de tes yeux
pose pour moi paysage dans le temps qui s’achève
et que la paix échouée en moi étende
son ivresse de frelon dans le bleu des chardons

©Paul Farellier

(Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 2, 1995)

LE CHEVET, Henri Heurtebise (Rougerie, Mortemart, 1994)

La lampe de chevet fait signe/ à travers la parole et, dans ces onze poèmes – de fait, une seule coulée : l’ode aux belles proportions –, ce que l’on entend dès l’abord, c’est cette naïveté forte, ce goût de la vie et de la femme, de cette matière noble que je sais chanter maintenant, un naturel gagné par l’expérience du poète, exprimé d’une voix mâle et juste, la terre latine labourée pour l’amour et la mort, pour les solennités du temps, pour l’honneur du verbe. Le chevet, c’est encore l’un de ces « vrais lieux » que le poète moderne tente de désigner, de dégager de la gangue quotidienne, en offrande à ceux, déjà rares, qui se tiennent en éveil. Ici, une chance nous attend : Dans ta pénombre physique/ le possible se tient/ au chevet – oui, amour aidant, elle nous attend :

on meurt souvent
on crie
mais chaque jour on entre
en matière lumière
et si votre amie est exquise
délicate comme l’ombre
alors peut-être entrez-vous
en terres imaginaires
jadis moquées
et respirez-vous le large et l’intime

ce que je nomme le chevet.

Là, dans un vertige fasciné de l’humain – une grâce délicate/ un silence d’amour/ où pénétrer –, les privilèges du poète sont enfin manifestes :

Écartant le nombre et le bruit
la poésie quand le soir est tombé
a dit juste
[…]

Écoutez le poète hors du savoir, quand il modèle le temps humain. Écoutez-le beau dire. Il tient les mots comme une lyre produisant un autre silence, la loi légère de l’être, la souveraine aisance du temps.

Le temps justement, ami-ennemi tout à la fois, nous vaut l’un des plus beaux poèmes de cette suite : nous vivions en Noël/ et le temps lentement glissa,/ quittant la maison/ la mère/ la force des objets/ les nuages […], mais il resurgit dans presque tous les autres quand le poète s’y confie, comme dans la belle pièce intitulée Abandon. Seule la veilleuse intérieure (autre magnifique poème) peut renvoyer hors du temps, dans une asaison/ silencieuse […] sans forme/ sans nom// dans l’épaisseur non arrivée/ du monde ou de même encore, en ces pages intitulées Qu’une fleur révolutionnaire envahisse, refouler au lointain refuge d’amours prénatales, appelant le contact hermétique/ le ventre féminin/ où sans voir je vivais/ où sans prendre j’avais/ où sans vouloir j’étais/ sous le ciel le plus tempéré/ sur le sol le plus doux,/ enveloppé dans le bonheur sans lieu,/ faisant mes gestes les plus courts de nombril à nombril.

Et c’est peut-être ce double jeu du temps (avec et contre, dedans et dehors) qui, à la poésie d’Henri Heurtebise, si enracinée soit-elle parfois dans une glèbe puissamment érotique (L’obscène royal/ de la mort intacte/ de la vie violente des flammes/ du sucre rouge de ton sexe […] tes lèvres basses/ tes lèvres de végétale […] Je sais que la lumière est là/ au fond de ta vigne/ au fond si fort/ du réel), garde la faculté, devenue si rare, d’interroger mystiquement le vide lent et clair presque liquide de l’amour. Et si généreuse est la richesse du chevet que, même le dieu évité (cette présence dont on constate qu’elle ne vient pas et dont on sait bientôt qu’elle ne peut venir […] le regard pour constater qu’il n’y a fondamentalement personne), son irréfutable lumière glisse déjà/ dans ce qui est parti/ Naissance de l’après-monde […] (Une joie terrifiante est promise/ à côté de la mort,/ un œuf un astre une fin douce/ dans le natal), naissance pourtant laissée indécidable, près de fondre et mourir/ dans notre histoire inconnue,/ cette musique.

On ira donc dans ce livre d’Henri Heurtebise comme à travers la vie elle-même, douce et tragique, tremblante d’être là/ d’être forte. Une vie à vivre et revivre entre surabondance et limite : ce que le poète avait déjà nommé L’Inépuisable fini.[[Titre d’une poésie publiée dans la collection Fondamente, Multiples, Longages, 1991.]]

©Paul Farellier

(Note in La Revue de Belles-Lettres, n° 1-2, 1997)