Trahisons du crépuscule, de Philippe Rosset, postface de Jacques Ancet, Alidades.

Ce premier recueil constitue pour le lecteur une double découverte, celle d’un auteur certes, mais surtout celle d’une voix singulière qui, dans ces poèmes en prose, dit le chemin sur lequel un poète s’aventure en quête d’un autre temps, d’une parole. Dans sa postface Jacques Ancet souligne avec justesse l’héritage de Rimbaud et de ses Illuminations. Pourtant, par une vision personnelle du monde, par sa confiance dans le verbe, Philippe Rosset se livre à un travail exemplaire. Ce qui caractérise ces textes, qui sont comme autant de tableaux prenant place au sein d’une nature jamais dénuée d’esthétisme, c’est tout d’abord la marque d’une lutte entre deux temps: le passé dont Philippe Rosset s’efforce de se distancier mais qui demeure dans sa prégnance et un avenir envers lequel il manifeste sa foi. A plusieurs reprises, par le jeu des pronoms qui renvoient le poète à son double, par l’alternance du passé et du futur, on a affaire à l’expression d’une nostalgie due au souvenir d’une autre époque: «La voix du passé ne se taira pas. Le bonheur chaud de la veillée à jamais se répètera», écrit Philippe Rosset. Tout au long de cet itinéraire où est rappelée la présence de la nature et de ses composantes s’exprime la marque du temps et le désir d’en finir avec ces réminiscences: «il caressa les souvenirs déraisonnables d’un printemps enfoui». Mais dans cette volonté de bâtir une œuvre, avec la nostalgie d’une époque révolue qui serait celle d’une Antiquité toujours vivace, la voix de Philippe Rosset se porte vers les lointains. Peu à peu la construction d’une architecture poétique s’impose. Laissant place au «il» impersonnel l’auteur tente de se distancier de lui-même, de se libérer du temps. Peut-être est-ce dans le recours au symbole que s’exprime cette idée: «il s’est senti délivré du sablier», remarque-t-il. Pareil constat semble vain, car un peu plus loin, il avance: «Le poète ne bâtit, le temps construit». Face à cette définition, comment ne pas en appeler à l’amour qui transcende tout, qui permet d’échapper à la dégradation temporelle ? «A deux, munis d’épis et de faucilles, ils savent encore apprendre et osent enfin aimer. C’est leur issue. C’est leur antidote contre les ravages de la poussière.» Aussi, par-delà la nostalgie du passé, s’exprime surtout la confiance du poète dans la parole qui s’impose et surtout la beauté de scènes élaborées avec soin. La profession de foi de Philippe Rosset se situe dans sa volonté d’aller au plus loin d’une cheminement patient : «il faut à présent tarir les larmes et laisser couler les eaux». Telle est la manifestation de l’espoir, le désir d’aller au plus près d’un idéal qui s’appellerait poésie.

©Max Alhau

(Note de lecture parue dans Autre Sud, n° 36, mars 2007)

Périple et détours, de Roland Reutenauer, Rougerie.

Conçu comme un triptyque, le recueil de Roland Reutenauer se présente sous la forme de carnets qui mettent en évidence deux thèmes majeurs : le temps et les mots. A partir de ces deux notions s’élabore une poésie de l’intime où la réflexion côtoie la description de différentes réalités. C’est sur une période douloureuse que s’ouvre le premier volet dans lequel les poèmes offrent un aspect tragique pourtant tempéré par la pudeur d’une écriture qui se contente d’allusions. A travers elles, le temps dans sa présence insidieuse souligne la détresse vécue : De quel temps / les heures de cette journée / quel temps qui se disloque / à creuser les heures / à creuser l’abîme, interroge Roland Reutenauer. Dès lors c’est à l’instant que s’en réfère le poète et auquel il voudrait lui conférer valeur d’éternité, parce qu’il refuse à la tragédie de s’imposer et que demeure l’espoir à venir: dissuadons les pommiers / de fleurir dans l’hostile : cette brève formule en dit assez pour comprendre quel sentiment anime Roland Reutenauer. Mais le temps, sous d’autres latitudes peut revêtir une autre signification. Dans le  » Carnet javanais  » où la réalité devient motif à écriture, immergé dans une autre civilisation Roland Reutenauer constate combien le temps n’est qu’illusion : bouddhas combien sont-ils / à tenir tête aux cendres / forts de la nonchalance des sèves. Références au temps certes, mais les poèmes extraits de ce carnet sont aussi tournés vers des images exotiques, sources de réflexion pour l’occidental dépaysé et Roland Reutenauer, prenant conscience de ces différences, peut écrire : Figé au bord d’une rizière / à l’heure du soir un palmier / redonne leur plein sens / aux mots solitude énigme. Précisément les mots constituent pour Roland Reutenauer ce second thème. Ils apparaissent comme l’exacte traduction de son moi profond : nulle possibilité de se soustraire à leur emprise, pas davantage de leur accorder un pouvoir mensonger. Ils demeurent témoins et acteurs de ce que le poète éprouve : ils mesurent chacun de nos gestes / à l’aune de leur absence. En d’autres circonstances ils se font les interprètes de l’espoir qui n’abandonne jamais celui qui se livre à eux. Ce sont ces mêmes mots qui permettent au voyageur d’aborder la nouveauté, de se porter vers les autres, d’évoquer les scènes qu’il contemple, de les délaisser parfois quand plus rien ne contraint le poète à l’écriture : se passera de mots ce qui se trame / entre le jour et moi son ami / à mille lieues de mon ombre / ordinaire et les poèmes sceptiques. Toutefois les mots, la poésie sont pour Roland Reutenauer une manière de côtoyer la réalité, celle de la nature proche, ou de se fondre à elle, le poussant à déclarer : je cisaille les orties / et les ronces du talus / mon poème éparpille ses mots / dans les herbes. De là cette vertu qu’offre le poème de faire corps avec l’espoir et de se poser en sauveur de la journée. Dans Péril et détours, chaque poème dépourvu de ponctuation permet aux mots de couler, à l’image du temps dont nous avons dit la prégnance. Cette écriture fluide entraîne le lecteur dans la compagnie de Roland Reutenauer, poète de la pudeur au regard toujours porté sur le monde et transfiguré par l’écriture.

©Max Alhau

(Note de lecture parue dans Autre Sud, n° 37, juin 2007)

Petre RAILEANU : Gherasim Luca (Éditions Oxus, 2004)

Ils sont arrivés de Moldavie, de Transylvanie, de Valachie, des Carpates. Ils sont venus vivre, créer et, parfois, mourir à Paris, en contribuant à faire de cette dernière le centre de la modernité. Ils avaient pour noms : Istrati, Ionesco, Brancusi, Tzara, Fondane, Voronca, Sernet, Janco, Cioran, Brauner ou Hérold. Tous étaient roumains. Tous étaient là pour nous rappeler les liens étroits qui unissaient Bucarest à Paris. Certains sont connus, d’autres le sont moins, à présent. La collection « Les Roumains de Paris », que dirige le scientifique et érudit Basarab Nicolescu, et que publient les éditions Oxus, vient, enfin, rendre justice à ces artistes roumains. Six titres, tous de très haute tenue, sont déjà disponibles: Roumanie, capitale… Paris (2003), par Jean-Yves Conrad ; Cioran (2004), par Simona Modreanu ; Mircea Eliade, romancier (2004) ; Benjamin Fondane (2004), par Olivier Salazar-Ferrer ; et deux incontournables. Il s’agit du Victor Brauner (2004) de Sarane Alexandrian, et du Gherasim Luca (2004) de Petre Raileanu. Écrivain et journaliste, ce dernier est un spécialiste des avant-gardes littéraires et artistiques roumaines. Il est notamment l’auteur de : Fundoianu/Fondane et l’Avant-Garde (Paris/Méditerranée, 1999), un volume passionnant qui rassemble les textes de jeunesse, donc d’avant-garde, de Fondane. Le génie est également au rendez-vous avec Gherasim Luca, poète qui, né à Bucarest, en 1913, devait se donner la mort à Paris, en 1994, en se jetant à la Seine, pour quitter: « Un monde au sein duquel il n’y avait plus de place pour les poètes », après avoir été, auparavant, la figure de proue du groupe surréaliste de Bucarest, et l’auteur d’une œuvre (dont la majeure partie est disponible aux éditions José Corti) qui ne ressemble à aucune autre, et qui a réhabilité le rêve en lui donnant le statut de réalité objective. Luca est exubérant, non-conformiste, déconcertant, génial. Sa mythologie personnelle explore les labyrinthes de l’être et du langage. Citons-en les thèmes et les périodes essentielles : l’Anti-Œdipe, la Mort morte, l’Inventeur de l’amour, le désir, l’amour et le merveilleux. Le livre de Raileanu fera date. L’auteur a compris Luca. Ce que Raileanu a réalisé et mis en avant, c’est que la période roumaine est capitale. Cette période, Raileanu l’étudie minutieusement et la décrypte. Il s’agit de l’avant-garde de Bucarest, soit la plus créative, la plus déjantée et la plus ultra d’Europe. C’est bien en Roumanie que Luca s’est construit ; qu’il élabora son œuvre, structura sa pensée et lança les premières fusées de sa mythologie. Seul un Roumain aussi averti que Raileanu pouvait parvenir à se glisser avec autant de facilité dans les arcanes d’un être et d’une création qui sont encore loin de nous avoir livré leurs secrets. Je terminerai en paraphrasant Gherasim et me contenterai d’affirmer : « que le mythe poétique – politique et religieux – des paradis célestes et terrestres – cuit ses déchets – dans la sauce d’un utérus infirme – où l’idée lâche de société idéale – socialiste ou pas – ne fait que polir la chaîne d’être – jusqu’à la satiété. »

©Karel Hadek

(Note de lecture in revue Les Hommes sans épaules, n° 17/18, deuxième semestre 2004)

RIMBAUD 1950 – Souvenirs de lycée

Comment, presque vieillard, venir ajouter la moindre parole, serait-elle de respect et d’enthousiasme, à l’éternité si abondamment commentée de Rimbaud ? N’a-t-il pas su, lui, tirer le rideau à dix-neuf ans ? À dire vrai, je ne me crois pas capable de surmonter cette difficulté ; tout au plus pourrais-je tenter une esquive saugrenue : cela consisterait à me rajeunir, et beaucoup ; à me retrouver dans mes années de lycée à moi, au beau milieu du siècle dernier, pour essayer de restituer brièvement, mais aussi intact que possible, ce que fut pour moi, comme pour pas mal d’autres sans doute avec le Poète, ce dialogue « de lycéen à lycéen ».

… c’est un petit val qui mousse de rayons.

Je crois que cette lumière moussante fut la première à m’atteindre, à m’éblouir. Le Dormeur du Val était à peu près la seule pièce de Rimbaud couramment accessible au potache de l’époque (peut-être à raison du malentendu « patriote » des deux trous rouges au côté droit). Il y avait tout de même aussi Ma bohème, dont la « fantaisie » –

Comme des lyres, je tirais les élastiques…

– ravissait avec un rien de scandale celui qu’on avait dressé à n’admirer surtout que les bords où vous fûtes laissée, ou encore telle faucille d’or, et à n’enjoindre au poème que de suspendre son vol. Les programmes scolaires ne laissant à la poésie que la place du pauvre, il revenait aux épreuves trimestrielles de « récitation » de lui donner sa revanche : on apprenait là des milliers de vers, latins et grecs un peu, français surtout, du programme et hors programme, car les professeurs « artistes » qu’on avait la grande chance d’avoir pour guides organisaient la contrebande de poésie. Ainsi Baudelaire eut tôt fait de m’écarter de son dédicataire impeccable, Gautier, et Rimbaud de Banville, son illustre correspondant de mai 70. Ainsi encore Verlaine montait à mon horizon quand j’entendis pour la première fois ce vers qui me tient toujours en émoi :

Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

On n’allait guère au-delà : Mallarmé, pour cet âge, était certes trop cérébral et inaccessible, mais, curieusement, on oubliait d’entendre la rumeur du vieil océan de Lautréamont ; on se contentait d’un salut à Jules Laforgue, d’une touche de Francis Jammes, d’un soupçon d’Apollinaire ; en tout cas, rien plus avant dans le vingtième siècle, et cela, sauf accident. J’ajoute, par parenthèse, que l’accident providentiel s’est pourtant bien produit dans notre classe de première en 1950, avec l’arrivée en cours d’année d’un élève exclu de Condorcet, lycée voisin, à la suite de quelque sombre affaire de conduite : l’homme, brillant et cultivé, surréaliste au dernier degré, pratiquait volontiers l’acte gratuit à ses risques et périls. Il entreprit de « convertir » toute la classe, y compris le prof de lettres, romancier coté, prix Renaudot, éminent spécialiste des Lumières, qui sut se défendre avec esprit en organisant une « dispute » comme au Moyen Âge. Chacun resta sur ses positions, en apparence, mais c’était tout de même mon premier contact, plutôt réussi, avec le Surréel d’André Breton.

Chez Rimbaud lui-même, mon fort degré d’enfance dans l’adolescent ne m’accordait encore que d’en rester aux Poésies, dont la bibliothèque de mon grand-père recélait l’édition de 1895, celle préfacée par Verlaine pour l’éditeur Léon Vanier. Dans mes lectures, je l’avoue, Une Saison en enfer et Les Illuminations ne devaient venir que plus tard ; mes sens, pas assez déréglés sans doute au gré du Poète, manquaient de la perspicacité et de l’entraînement nécessaires. Parmi les poèmes, on le devine, c’était surtout Le Bateau ivre qui irradiait tous les prestiges et toutes les séductions. Je sentais bien n’avoir jamais rien lu de pareil. Si je voguais, ce n’était plus en littérature. Des mots m’étaient descendus qui n’étaient pas pour les livres. Je contemplais cet objet sorcier, ces couleurs qui remuaient les siècles. Je connaissais d’ailleurs le récit quasi-légendaire du premier voyage vers ce Paris qui effrayait et attirait tout à la fois, ce Paris de faiseurs de vers où il fallait se précipiter en le récusant déjà. C’était comme si j’avais dans l’oreille ces paroles d’avant le départ, celles qu’entendit l’ami Delahaye, le premier homme qui connut Le Bateau ivre : Voici ce que j’ai fait pour leur présenter en arrivant… Ah ! oui, on n’a rien écrit encore de semblable, je le sais bien… Ah ! qu’est-ce que je vais faire là-bas ?

De la même voix, ils l’ont tous entendu :

Comme je descendais des Fleuves impassibles…

Je les imaginais stupéfaits, pétrifiés, les Verlaine d’abord, Paul et Mathilde, puis Banville, Forain, puis tous les Mérat, Cros, Valade, Richepin et autres « Vilains Bonshommes ». Qu’avaient-ils compris à cette audition ? Qu’ils étaient peut-être rayés de la carte ? Ou alors, métamorphosés à tout jamais ? Je m’avouais, moi, que nul peau-rouge ne viendrait me priver de mes haleurs : un jeu implacable de corps et d’esprit, mais cosmique, avait été vécu plus de trois-quarts de siècle auparavant, et pourtant, à la différence de toute la poésie, que je voyais au passé, ce poème-là était en avant de moi – cap au futur – et j’ignorais encore que Rimbaud lui-même avait dit, de la poésie : elle sera en avant ; ce jeu viendrait me jouer, moi aussi, même si je ne savais que rester sur le bord de la plage. Touché à mort, un homme n’avait pu survivre que brièvement aux explorations interdites. (Cela, au passage, me rendait plus parlants de vieux mythes livresques, tel celui de la tête de Méduse). Et de façon presque litanique, cet homme s’écriait : Je sais… J’ai vu… J’ai rêvé… J’ai suivi… J’ai vu… Et dans un orgueil bien hugolien :

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

Cet alexandrin synthétisait pour moi la Lettre du Voyant, dont je savais seulement l’existence et ne devais aborder le texte que bien plus tard.

Par-dessus tout, je croyais entendre cet appel de liberté :

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais

– d’une liberté qui fouille et fouaille la langue avec frénésie, entrechoque les mots et les couleurs :

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

Et c’était comme parlerait le désir, une soif d’absolu en quelque lévitation pour des moissons mystiques :

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots […]

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
[…]

Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Se trouvait donc lancé le pari d’un autre monde, d’une vie seconde et vraie qui se révélait à moi, dont je comprenais qu’une fois entrevue, sa recherche devrait surpasser toutes les autres ; qu’elle exigerait aussi, par une sorte de mépris social pour l’œil niais des falots, d’être insoucieux de tous les équipages ; qu’il faudrait abandonner gouvernail et grappin pour gagner ce luxe inouï de se sentir baigné dans le Poème. En regard de cet enjeu, pourquoi prêter attention aux Aubes navrantes ? L’ivresse du bateau ne réclamait-elle pas qu’au terme, il fût dégrisé ?

Sans le savoir vraiment, j’avais reçu l’évidence. N’est-ce pas cadeau inestimable à l’Âme sentinelle, pour peu qu’elle se dégage Des humains suffrages,/ Des communs élans ?

Mais qu’en ai-je fait en définitive ? Il m’arrive d’en demander compte à ma mémoire bouleversée.

©Paul Farellier

(Note parue, sans titre, à la revue Poésie 1 / Vagabondages, n° 40, décembre 2004)

Postface à La Splendeur déjà, de Monique ROSENBERG, recueil paru à L’Harmattan en 2006.

Venise a donc appartenu aussi à ce poète que toujours vers le monde porte une anxiété joyeuse. L’œuvre s’est rêvée séjour et présence, trouvant dans la ville des villes sa plus juste métaphore, à bonne hauteur de foule : solennité dormante et blanche.

Voilà une autre parole, née dans un allusif de pierre et d’eau, entre les ors – gloire et douceur, comme elles furent offertes, spontanément reçues.

Car le poète le sait : l’instant, s’il est sollicité, se dérobe, dissuade, élude. La pure imminence – rebelle – demeure inaccessible à toute forme de recherche. Aussi a-t-elle simplement rêvé la langueur infinie de cette ville dont l’être semble séparer les pans du monde : un être béni d’orgueil, dévêtu dans une belle odeur.

Ici, le mot ne chante jamais qu’en bon passeur de lagune : il peut vous porter bien vite de Torcello à Burano, à moins qu’il ne conflue dans la minute aux appontements tristes de Saint Marc ou de la Giudecca. Toutes les rives cernent le bassin sacré, la citerne des louanges.

Certes, devant La Fenice incendiée, le poète a vécu l’opéra synthétique d’une mort. Théâtre pour un passé dont les grands nus allongés dérivaient sur les eaux, sur les ciels. Quel amour, doucement débarqué, pourrait-il à nouveau gravir l’escalier du canal ? Verrions-nous, comme un retour en grâce, monter dans l’âme ses épaules blondes ?…

Mais loin d’une mélancolie, qui n’est pourtant pas ignorée, loin des thèmes de la décrépitude et de l’enfouissement dont les clapots viennent saper l’idéal vénitien, les pages que nous venons de lire veulent avant tout « habiter la clarté et le souffle/ dans la jouissance de la paix ».

Comme en tout vrai poème, une personne se construit.

©Paul Farellier

Davide RONDONI, Un bonheur dur, traduit de l’italien par Christophe Carraud et Rebecca Lenoir, édition bilingue, préface de Jean-Pierre Lemaire (Cheyne, coll. D’une voix l’autre, 2005, 128 p., 18 €)

Voici qu’une fois de plus opère ce qu’il faut bien appeler la « magie » de la poésie italienne. Dans sa belle collection bilingue, qui nous avait déjà donné à admirer, entre autres, Deux rives de Fabio Pusterla (voir Les Hommes sans épaules, n° 15, p. 157), Cheyne nous invite à respirer maintenant l’univers tout à la fois familier et énigmatique de Davide Rondoni : expérience fascinante d’un vivre absolu au cœur d’un monde où le relatif enchaîne les apparences aussi intimes que fuyantes dont se trame notre quotidien.

Les villes, leurs avenues, Naples, Milan, les faubourgs, les passants, rythment à la manière du meilleur cinéma italien le cheminement de cette poésie qui, dans un style certes tout différent, déambule aussi comme le faisait notre Yves Martin. Une attention extrême aux êtres qui l’entourent caractérise le poète, même à travers l’anonymat des foules urbaines (évocation d’un maçon qui s’est/ changé, maigre, élégant/ dans son pantalon bleu ; dialogue de simples regards avec la bibliothécaire que le téléphone portable divise entre les fiches des lecteurs et les soucis de sa mère : Raccroche,/ allez. Mamà.). Et cette attention, toute respectueuse et passionnée, se déploie bien sûr plus largement dans la proximité familiale (poèmes à la grand-mère, au fils, à la fille). Certaines pages, où la vie la plus sensible affleure sous les mots les plus simples, confinent au chef-d’œuvre et bouleversent de perfection retenue :

Connaître le souffle, avec exactitude
c’est à quoi s’occupent les amants
toucher
l’eau mystérieuse
du visage silencieux

dire mon
amour comme ne rien dire

l’impatiente lumière des doigts
ce qui tremble et n’en finit pas
de trembler.

Une pénétrante et sobre préface de Jean-Pierre Lemaire approfondit les perspectives de ce très beau livre, en attirant en particulier l’attention sur la familiarité discrète d’un dieu dans l’aventure du poème et de la vie, dans l’expérience d’un bonheur dur.

©Paul Farellier

(Note de lecture Les Hommes sans épaules, n° 21, 1er semestre 2006.)

MARCEL RIST : Poèmes sauvés, Le soleil et la mort, Figures, D’aucun d’un mot, Catalogue, Aller vers René Char, L’autre ou le cycle de N., L’universel contrepoint, Suites et Carnet pour un automne d’arbres (tous ces livres parus en 2000 aux éditions du Soleil natal).

N’est-ce pas une manière d’événement quand, dans un livre et selon le vœu pascalien, en place d’un auteur ou en plus, « on trouve un homme » ? Voilà pourtant ce qui nous arrive à la lecture des neuf (!) livres publiés simultanément par Marcel Rist en l’an 2000 – quasi-première publication dont on comprend néanmoins qu’elle survint tardive dans l’âge de l’écrivain –, neuf ouvrages distincts, facettes multiples, mais reflétant le tout d’une même personne, et donc d’un monde.

Poèmes sauvés : comme l’indique ce titre – assez poignant – du premier recueil, ce sont des textes en petit nombre, repris, par choix sévère, d’un ouvrage beaucoup plus volumineux, aujourd’hui désavoué. Vers ou proses, leur perfection formelle (quel luxe qu’un vrai classicisme !) voile et dévoile une passion tout intérieure : « […] l’explosion, le tremblement dans la lumière, du grand buisson d’aubépines à la lisière du bois sur la hauteur. Sa marque dans la floraison des périls. »

Le soleil et la mort (notre vue se dérobant au soleil, mais la mort fuyant notre vue) : un livre pour un seul poème d’une seule page, mis en relation (folle ou sage ? – savante en tout cas) avec une suite de figures géométriques et leur commentaire dus à un parent complice (frère, cousin, fils peut-être). On se prend à songer aux « mathématiques sévères », si chères à Lautréamont…

Figures : ouvrage en deux parties où réapparaît d’ailleurs le poème Le soleil et la mort, et qu’on pourrait dire livre de « la mort qui se rapproche ». Nous y trouvons ce fascinant passage, dont l’inspiration n’est pas si éloignée de celle d’un Pierre Gabriel, par exemple : « Cette nuit où nous respirons encore, n’est pas, comme naguère, celle qui tombe le soir pour s’écarter au matin. Fleuve en crue resserrant à mesure ses rives invisibles, de toute sa pesanteur elle monte. Elle monte sans cesse plus vite autour de nous. »

D’aucun d’un mot : précédés d’un « antipoème », onze poèmes dont celui-ci, qui foudroie : « Je vis ses lèvres dans mes yeux, lèvres fermées sous mes paupières closes. Des mots sans suite, une lumière d’or, entouraient, protégeaient, de quel danger, le rouge de son sang. »

Catalogue : petit livre énigmatique, exposition de portraits fantasmés dans les défauts et les aspérités d’un mur de plâtre.

Aller vers René Char : essai bref, adapté d’une conférence avec lecture publique, vision plutôt convaincante avec, en particulier, ce mérite : le poète Char n’y est pas dissocié de l’homme.

L’autre ou le cycle de N. : un livre qu’on pourrait voir, quoique sous-titré lui aussi poème, comme une nouvelle, d’ailleurs sobrement émouvante. Il s’y déploie toute une intelligence lyrique du grand âge : « Votre âge, chère, est l’embellissement de votre vie et de la nôtre. Je le vénère, ce que tous vous doivent. Je le chéris pour ce tremblement, cette auréole à votre visage, […] »

L’universel contrepoint : deux parties dans ce livre ; tout d’abord un « Poème allégorique » répondant à la perfection au titre de l’ouvrage par ses « chants et contre-chants » et son style fugué : « La respiration des hommes et de la mer et celle des arbres, la plus silencieuse. Bercement, soulèvement, croisement des poitrines et des vagues, du vent, des voix, de la musique tout entière, du théâtre, ombres et chair. » ; ensuite une « Lettre à Pierre » (ce destinataire est Pierre Oster), mise en relation très subtile des « préciosités » de Mallarmé et de Char.

Suites et Carnet pour un automne d’arbres : conclusion somptueusement offerte à cette rangée de livres. Des proses de grand style se succèdent : un style qui, pour paraphraser l’auteur, « nous effleure et nous approfondit ». Une sérénité empreinte de mélancolie et, parfois, une véhémence presque juvénile d’émerveillement, comme dans la dernière des Suites, Pour une chevelure. Enfin, le Carnet vient répertorier les arbres amis des promenades solitaires, ces « magnifiques que personne ne voit ». Le poète, lui, a pour eux toutes les attentions ; il les décrit presque à l’excès, il les nomme et les détaille, non pas comme l’aurait fait un Ponge : il ne pénètre pas l’objet ; sa précision est de l’ordre, non de la chose, mais du paysage ; et ce paysage est intérieur.

©Paul Farellier

(Note de lecture in Le Cri d’Os, n° 37/38, octobre 2002)

VIVANTE INCERTAINE, Jacqueline Roques (Rougerie, Mortemart, 1994) ; TEMPORELLES, Jacqueline Roques (L’Arrière-Pays, Auch, 1994).

On pourra lire séparément ou, mieux, fréquenter ensemble ces deux petits livres et goûter leur parfaite connivence en allant et revenant de l’un à l’autre.

Cela commence comme un album de souvenirs d’enfance – souvenirs délicieux de précision sensuelle, non sans affinités avec le meilleur Colette, de Sido par exemple (ce n’est pas un hasard si Temporelles porte en exergue une éclairante citation du Fanal bleu). On caresse non seulement tout un mobilier rustique « poli par les ans » : de grands buffets silencieux/ La pendule dans l’ombre avec son balancier d’or […] (C’est le temps recueilli des armoires profondes dont nous gardions l’odeur du linge frais et des brins de lavande) ; mais aussi ces animaux familiers qui sont les dépositaires d’une part mystérieuse de notre être personnel : le vieux chien que le ruissellement attriste […], son museau où se dessèchent les larmes brunes des vieux clowns tristes ; et, naturellement, les chats emblématiques, qui trônent ou s’étirent dans plusieurs poèmes.

Mais très vite, on s’aperçoit, dans ce petit nombre de pages, que les souvenirs viennent miner l’instant présent et, plus encore, le destin à venir, qu’ils ont envahi notre monde jusqu’à en tisser le vrai vocabulaire, la seule matière du temps :

Des années de feuilles accumulées sales et blanchies, partout et tout autour sans que rien ne change sans que rien n’ait l’air d’avoir vraiment bougé

tout au plus un souffle tiède et qui monte comme cette moiteur sure qu’exhalent les caves très profondes et très obscures…

De là le sentiment d’incertitude, ou plutôt la certitude de n’être que cette vivante incertaine qu’il faut afficher – comme pour l’affirmer, comme pour l’affermir – sur la couverture d’un livre :

Et soudain je me demande ce que je fais là, seule dans la nuit pluvieuse du parking, avec mon tube de rouge à lèvres au fond de ma poche, à n’être peut-être que le reflet oublié de quelque improbable coïncidence.

Flottement de la personne dans le temps et parmi les choses, déterminant un nouvel espace où il est exigé du poète qu’il change son regard. Ainsi, dans le premier poème de Temporelles :

Ce que vous voyez là, en ouvrant la persienne, n’est peut-être pas vrai : cette campagne tremblée, ces convois pâles de peupliers, une auréole de vieille lumière… La distance qui nous sépare des choses est peut-être proche du lointain. C’est comme une grâce qui s’est posée un peu partout et nous fait tituber à l’approche de l’invisible […]

Graduellement se fait l’apprentissage d’une éternité dont la merveille est dans la profondeur de l’attente. Il règne, sur le lent glissement des journées, une sorte d’intense plaisir de mélancolie où l’on a peur tout simplement, peur, délicieusement […] La vie s’en va peu à peu en heures menues, en gestes esquissés, dans des restes de jours qui n’en finissent pas mais qu’on économise.

Temporelles s’achève dans la demeure brutalement ouverte d’une morte : la maison est vidée, toutes fenêtres ouvertes, traversée de lumière. Il n’y avait finalement aucun secret […]. Tout s’est dissipé. Pourtant il subsiste une faible trace : À gauche, dans l’entrée, pendu à un clou, l’éphéméride de la morte.

Deux très beaux livres qu’on ne saurait trop recommander de lire pour habiter les grands déserts du temps, pour faire enfin nos premiers pas en dehors de l’enfance.

©Paul Farellier

(Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 3 – 4, 1997)

SYLLABES DE SABLE, Lionel Ray (Gallimard, Paris, 1996).

Sur ce chemin de rigueur, de douleur lucide et maîtrisée, où le poète s’est engagé dès son précédent livre, Comme un château défait [[Gallimard, Paris, 1993.]] , le lecteur, confident d’un univers sitôt déserté, sera conduit d’une main douce, fraternelle, très sûre, très pure aussi, en ces Syllabes de sable – un titre à la beauté friable, furtivement allitérative.

Au tout premier de ces cent quarante poèmes d’un ensemble fortement unitaire, apparaissent déjà deux des éléments-clés du livre : la « séparation », tout d’abord (Te voici séparé si profondément/ cherchant en toi-même asile), que le deuil rend manifeste, mais qu’il révèle en même temps permanente dans sa valeur de négativité en quelque sorte originaire. S’y oppose l’irrécusable lumière, l’autre élément, sur lequel il serait possible de chercher un peu d’appui, même s’il paraît d’emblée faible et menacé (jour maigre/ échappé à l’abîme), et qui resterait, dans la dépossession, la dissolution de tout, dans la nuit et jusqu’à la fin du livre – et au delà –, l’allié assez sourdement lumineux pour prévaloir à la fois contre et avec le maître Temps.

Car c’est bien celui-là le vrai rival, le vrai sphinx :

Terrible est le visage du temps
tapi en toi
dans un détour de l’être
et qui attend, prêt à surgir.

Face à cet interlocuteur insaisissable et redouté, Le monde alentour se défait, se résout en une géographie frêle dont on a/ perdu l’usage. Le temps, certes, n’a pas qu’un visage ennemi, et la poésie a connu que nous vivions aussi d’une étroite alliance avec lui : tu savais que nous sommes// Les noms du temps, et qu’il nous rêve et nous construit […] inscrit en nous des questions sans réponses. D’autant que le message ne sera pas perdu que délivrait, fermant son livre, le poète de Comme un château défait : le temps qui se dépose comme une encre invisible dans les paroles, j’ai voulu lui donner une chance, et qu’il persiste dans l’envol et dans la chute, dans la fraîcheur des nouveaux élans et dans la catastrophe. Le temps est mon Icarie. C’est sans doute pourquoi une telle minutie dans le mystère est dépensée pour dire, du temps, les images de la plus délicate simplicité :

sable sur sable l’heure épuise
l’heure au nœud du temps.

[…]
dans le retrait, tu écoutes
se disperser les oiseaux futurs.

Et c’est aussi pourquoi tant de respect se devine dans l’intime approche du poète et de son heure inhabitée, cette heure qui n’a pas eu lieu, qui vient dans l’imminence/ et l’impalpable et, avant de basculer dans l’avenir, mérite d’être nommée temps pur.

Cependant, en nous absorbant, le temps ne fait rien d’autre que nous dérober discrètement à nous-mêmes : L’heure/ cette bouche/ qui t’avale/ – puis une autre.// Ainsi tu te défais/ de toi-même/ sans violence/ sans retour. Comme le temps creuse dans les objets, comme il dépose/ en eux sa parole de sable, il conduit tacitement en nous son ouvrage de sape : sans mémoire, sans voix, ses marteaux/ frappent de grands coups de silence/ en nous et contre nous. D’où le désir d’échapper à ce temps insidieux, de triompher de la quotidienne imposture. Il n’est, dès lors, d’autre recours que de se placer hors de soi-même, dans l’heure vide, l’instant sans poids, l’essentiel retrait et la parfaite absence :

Séparé du lieu — de toute parole,
de tout objet obsédant — retranché
hors de tous et de toi-même.

[…]
Tu n’es personne.

Et, comme il n’y a personne, rien non plus n’existe sinon/ l’abîme du rien. Le poème, dont les pas semblaient s’égarer dans le temps massif, va migrer hors du temps, hors de tout lieu, au lieu nul de l’âme vacante, là où même la mort, cette sœur difficile, cette institutrice (comme le temps est maître), s’annihile dans une vraie mort de la mort, disparaît/ dans son propre écho, […] n’est plus/ qu’un mot insubstantiel,/ secret vide, lieu de nulle part.

Ce livre, pourtant, reste un grand poème de deuil, parole entre les deux rives, en recherche de ce qui a fui parmi/ les oiseaux faibles et le temps étroit, toujours guettant la voix dans le silence […] un visage comme un grain d’ombre. Et pure émotion, si dominée soit-elle :

Tu n’es plus
qu’un nom sans personne
une voix silencieuse
et sans ombre.

Comme un jardin qui n’a
jamais eu lieu,
flamme sans feu,
regard qui s’efface.
[…]
Mon amour ! ma jeune saison
murmurante ! rose
ensevelie dans l’eau cruelle !

Durement enseigné par l’irréparable, à la poursuite de quelqu’un// Qui marche plus loin que soi/ fermant les yeux pour entendre et voir/ La nuit de personne dans nulle voix, le poète éprouve comme des alternances de réel et d’illusion, explore la Maya de la présence et de l’absence, se demande si ce qu’il voit est réellement présent ou ne serait pas autre chose que du temps// Épars, des heures disjointes, s’il peut lui-même exister comme/ le peuplier, une corde ou une crevasse. Au moment où il va s’avouer vaincu dans le jeu métaphysique de l’illusion et de la vérité (tu attendais venant d’ailleurs ta vérité […] La vie qui t’arrive du dehors/ n’est pas la vie […] la vérité depuis longtemps t’a quitté […] et tu te retrouves/ dans l’ignorance de qui tu es), c’est alors que le poème, l’art insensé de poésie, parvient seul, par son intériorité d’aveuglante épée lyrique, à délivrer sa part de vérité :

Le poème lui aussi
se lève,
il s’ouvre vers le dedans,
se déchire.

Ce que nous ne savons pas,
le poème le dit […]

Restent, bien sûr, les questions ultimes (Qui nous attend sur l’autre/ rive ? là où la vie/ et la mort se confondent/ et il n’est plus de lieu), mais n’est-ce pas enfin l’irrécusable lumière, entrevue au départ, qui revient dans le dernier poème, soleil entré dans la chambre, à travers montagne et nuages, son chemin sur la table/ et le papier, […] entre les doigts,// Entre les mots ?

et tu te demandais
si cela qui vibre sur la page était

Du temps, un temps très ancien,
visiteur furtif qui approche à pas feutrés
puis disparaît sans écho.

Ainsi s’achève le maître livre qui pourrait bien devenir l’un de ces repères, très rares, permettant, dans une génération, à tout créateur, humble ou magnifique, de se situer lui-même quand il en a pris la mesure. Qu’elle se développe et s’exprime sur le mode de l’indécision, de l’errance, du questionnement, l’expérience poétique ici révélée n’en est pas moins radicale, comme est admirablement adaptée la forme qui la sert : coupe du sonnet français, respecté mieux qu’en ses lois – en son âme.

©Paul Farellier

(Note de lecture in La Revue de Belles-Lettres, n° 1, 1998)

MOOREA, suivi de DIVE LUMIÈRE, Monique Rosenberg (La Bartavelle Éditeur, Charlieu, 1995).

Beaucoup d’éclat dans cet ouvrage double : Moorea tout d’abord, écrit par éblouissement de l’âme et du corps dans leur Eden originel ; Dive lumière ensuite, hymne tout palpitant, mystère de clarté, d’étonnement, de piété, de « compassion amoureuse », d’espérance.

Quand le jour s’ouvrit, comme vanille
d’un fruit

il ne nous a pas surpris dans un fauteuil de cinéma, et nous n’étions pas non plus de ces touristes euro-polynésiens en rupture publicitaire de leur quotidienne grisaille. Car l’auteur découvre dans ces pages son vrai et essentiel séjour, et le fait nôtre, aussitôt :

Ce n’était pas le dépaysement qui prit possession de
moi, à Moorea, mais une reconnaissance, un semblable,
où nuages, où fleurs ont le seul rapport qui, au monde
vaille
avec la sévérité des montagnes fabuleuses

En ce lieu, où l’on nomme « oiseaux de paradis » les fleurs du bananier, toutes les images du vivant s’interpénètrent, et le poème se déroule dans l’osmose parfaite des trois règnes, animal, végétal et minéral :

Il semble que s’égosillent dans les manguiers, les palmiers
que les oiseaux ne puissent être,
au calice rutilant,
que les fruits les mieux renversés, chantants,
pour la force et le brillant,
tant la terre et la lumière sont ici
l’or, coulé en laves, des montagnes noires du ciel –
les langues rouges des fleurs de bananier.

Une telle poésie fait littéralement palper, humer l’unité fondamentale où l’être du corps et de l’âme devient celui même des éléments :

Tandis que je nageais
dans l’eau parfaite et continue, l’eau
traitait mon corps comme de
l’eau ; l’air, comme une âme,
buvait à mon visage
l’air animé d’anima

Au passage et comme il se doit, Monique Rosenberg salue le Segalen des Immémoriaux ; nous avouerons pourtant, révérence gardée, avoir trouvé plus franc bonheur au petit livre récent qu’au grand « classique », lequel, peut-être, voulait trop « prouver ». Quant à Gauguin – qu’on pouvait pressentir –, il n’est pas nommément invoqué ; bien plus fin s’avère, chez notre poète, le référent pictural, pourtant inattendu :

Le rose, les gris, l’or se sont
mêlés.

En grand silence, Turner, lève-toi des morts, regarde encore une fois.

Ainsi porté par des couleurs poignantes, comme le dit la fin de Moorea, le poème, devenu sensualité d’esprit, se hausse à l’adoration d’une lumière encore immanente, mais révélée « dive ». La foi du poète manifeste in limine son pouvoir d’affirmation :

Que l’on me paie en prairies d’éblouissement
l’émerveillement est ma cause première.

Partout la matière verbale est ciselée en ostensoir de la lumière, cette patience à inonder de vie : d’abord dans l’immensité de la nuit même, majeure et constellée, qualifiée de ferlante, et qui figure ainsi la grand-voile porteuse des milliards de matins d’été / pressés en diamants et poudre d’apaisement / Car les étoiles sont les fours des dieux ; mais aussi dans l’intimité brève de l’image-fruit du plein été, comme le suggère le beau poème intitulé Nage avec nous :

Eau de pêche très mûre
La chaleur appuie, l’eau pardonne
Eau, belle eau, gracieuseté
de l’immanence

ne point écraser une goutte d’eau
nage avec nous, lumière

Et en tous lieux d’une terre rédimée, sur le froissement du vent, sur la scie dans l’appentis, sur le jardin, la maison, sur la tombe de l’absent, avec l’eau invitante et régnante, triomphe la voyelle lumière.

Chez Monique Rosenberg, l’image procède toujours d’une nécessité rigoureuse, adoucie cependant par l’aimable laisser-aller d’un style qui enchante, tout à l’opposé du purisme : les syncopes du phrasé, les brusqueries dans l’aménité y abondent, avec aussi quelques très jolis barbarismes. C’est en tout cas une véritable fête que ce dernier livre, à notre avis l’un des plus réussis du poète.

©Paul Farellier

(Note de lecture in Les Hommes sans épaules, n° 1, 3ème trimestre 1997)